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18.12.2005

Quartiers d'hiver

Je pars quinze jours et ce blog restera muet. De mon côté.

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Vous pouvez enfin contacter Avithal, l'association en création qui regroupe les victimes de la thalidomide en France. Pour les connaître c'est simple,il sufit d'écrire à

thalido.asso@free.fr

Passez de bonnes fêtes.

14.12.2005

Les regards et les pierres

Deux fois dans ma vie, on m'a pris pour un Juif. Pas besoin de me circoncire ni de sortir avec une kippa, les circonstances ont décidé pour moi.

La dernière fois, c’était l’année dernière lors d’un reportage en Israël. Je devais rentrer dans un hôtel à Tel Aviv où Sharon donnait une conférence. Un charmant comité d’accueil de flics d’élites lookés comme les braqueurs de Reservoir dog vérifièrent mes papiers et me laissèrent entrer tranquillement en me souhaitant une bonne soirée en V.O. Ils me parlaient en langue locale comme si je speakais l’hebreu en dépit de mon passeport français ! Ma femme m’a toujours dit que j’étais un vrai caméléon dans tous les pays, on me prend pour un Américain aux USA, on me parle italien à Naples, Allemand à Hambourg, polonais à Varsovie... et hebreu à Tel Aviv. Juste après moi, mon chauffeur-photographe-fixer donna lui aussi ses papiers pourtant israéliens, mais il eu droit, avec sa bonne tête arabisante de feuj marocain, à une fouille en règle un peu virile. Il était furieux : lui bon juif pratiquant, ultra-sionniste, ancien du bettar, Israélien depuis 20 ans, réserviste dans les commandos golanis, habitant dans une implantation (c’est le nom israélien pour dire « colonie ») face à Ramallah et toujours armé d’un flingue dans sa boîte à gant au cas où un snipper viserait sa caisse sur les routes reliant les colonies entre elles, lui le vrai juif, on le prenait encore pour un arabe et moi, on me traitait comme un juif !

Bon, ça me changeait, la seule fois où l’on m’avait traité comme un juif, c’était beaucoup moins drôle.

C’était quinze ans plus tôt au Yemen. En bon caméléon, avec mon keffieh et ma dégaine nonchalante, on me parlait en arabe et on partageait le kat avec moi. J’ai une photo dans laquelle je pose les joues pleines de cette came assez immonde en compagnie de nouveaux potes complètement stones, j’ai l’air aussi arabe qu’eux. Ce jour-là, je venais d’ailleurs de faire une petite kat party impromptue avec des jeunes de Sadaa, une vieille cité du nord à la limite de l’Arabe Saoudite où tous les hommes portent non seulement la jambiah, le poignard recourbé de tous les yéménites, mais se baladent aussi en ville avec une kalachnikov. C’est l’accessoire local, un peu comme une cravate pour un cadre de la défense.

Je venais de me faire photographier avec une kalach dans les mains, quand je me suis retrouvé dans le quartier juif, ou ce qu’il en restait. Quelques centaines de descendants de la reine de Sabaa avaient raté l’opération « Tapis volant » en 1949 et n’avaient pas rejoint Israël. J’ai discuté avec un bijoutier à papillotes qui m’a raconté avec le peu d’anglais qu’il maîtrisait sa vie sur place. Une bonne vie de paria, une vie où lorsqu’il quittait le quartier, les enfants lui jetaient des pierres…

Après lui avoir acheté une bague, je suis reparti visiter la vieille ville, rêche et rude, le soleil commençait à faiblir et je suis monté sur les remparts pour faire des photos avec une lumière rasante. Quelques gamins me poursuivaient, plutôt rigolards. Je les ai pris dans le viseur, en premier plan. L’un d’entre eux a alors remarqué ma main réglant l’ouverture de la focale. Il l’a montrée à ses copains et tous m’ont alors toisé en mimant des mains en forme de croissant.

Pas un croissant islamique. C’était la main impure qui était touchée. Je m’étais métamorphosé de touriste en paria.

Le plus grand s’est baissé. Il a ramassé une pierre. Et l’a jeté. Il m’a raté mais sa demi-douzaine de petits copains l’ont aussitôt imité. Touché. J’ai couru comme un dératé, passant devant un vieillard plié de rire avec sa bouche édentée. Les gamins continuaient à me jeter des pierres, deux ou trois autres ont fini par m'atteindre. Pas grosses, pas fortes. Et pourtant incroyablement douloureuses.

Quelques types regardaient la scène d’un air indifférent. Un seul a fini par intervenir pour disperser les gamins. Il s'est excusé pour eux. Je lui ai dit "choukran" avant de me sauver... Je m’étais perdu dans les ruelles et j’ai mis du temps à retrouver mon souffle, mes esprits, mon chemin, par retrouver le quartier juif. La sécurité.

J’avais vécu comme un juif quelques minutes. Et j’avais vécu comme ont dû vivre nos ancêtres, les éclopés de naissance, il y a quelques siècles. Face à la cruauté brute des enfants. Au delà du dégoût, de la moquerie, il y a l’agression physique contre la différence. On peut aussi appeler ça une application concrète du racisme.

C’est la seule fois de ma vie où j’ai, si je puis dire, touché du doigt ce racisme particulier, cette peur irrationnelle de la différence physique. Enfant, je ne l’avais même pas connu. Ou alors, je l’ai occulté. Il faut aller dans des pays encore bruts, moyenâgeux, pour retrouver cette force terrible.

Le regard que l’on porte sur nous oscille du dégoût à la pitié. Il flirte avec le reje mais il n’atteint jamais la haine..

J’ai essuyé quelques quolibet dans ma vies. Ils ne se sont jamais transformés en insultes. Un vernis de civilisation nous protège encore d’un certain eugénisme instinctif. Lors du procès de Liège dans les années 60, quand une mère a tué son bébé sans bras, la sympathie du public était acquise à la meurtrière pas à la victime. On ne jette pas de pierres sur les assassins de monstres car on les comprend si bien.

C’est aussi parce que je ressens instinctivement cette haine latente que j’ai toujours voulu me glisser dans la peau d’un « normal ». Comme un juif qui se convertit et se fait appeler Dupont. Etre un caméléon reste le plus élémentaire des principes de précautions.

Je n’ai jamais raconté cette histoire à quiconque. Même pas à Nicole, une Québécoise que j’ai rencontré ce même soir à Sadaa et qui est depuis devenue une véritable amie. Pourtant Nicole se souvient de mon état ce jour là. En me voyant débarquer dans le restaurant, elle m’a cru drogué, tellement j’avais l’air sonné. J’ai mis ça sur le compte du qat.

Aujourd’hui encore, je suis toujours un peu sonné. Est-ce une raison pour me comporter comme une cloche ? Je dois cesser de jouer les caméléons. Je dois arrêter de craindre les lanceurs de cailloux. Je dois. Mais comment faire ? On évite plus facilement une pierre qu’un regard.

04.12.2005

Les chiffres et les lettres

Il faut que je m’explique. Je hais les chiffres. Et pas qu’un peu. Je ne connais aucune table de multiplication au delà de sept. Ah, sept, c’est très classe. Comme les merveilles de l’Antiquité hellénistique ou les nains de Blanche neige ou un septennat d’avant les ridicules quinquennats ou les jours ouvrables nécessaires à la création du monde. Ou mes sept doigts.

Car voilà,je n’ai été capable de compter sur mes dix doigts. Ca n’a l’air de rien comme ça, mais être limitée à une table de sept, c’est une destinée mathématique qui est morte dans l’œuf avant d’avoir engendré la moindre poule. La dictature décimale m’a aplani la bosse des maths. Au bulldozer.

Dix, c’est pourtant d’un vulgaire ! C’est symétrique, dix. Ce n’est même pas un nombre premier. Comment peut-on construire un système sur un nombre divisible ? Comme les républiques, les mathématiques devraient être unes et indivisibles.

Je suis unique. Sept est unique. .

Mais mon unicité se heurte à l’imperium scissipare.

La scissiparité est une reproduction asexuée. Basique. La septuatitude est la base de la pensée bancale. Et le bancal est fécond. Deux bûches profilées et parallèles meurent à petit feu. Une bûche tordue négligemment posée comme une oblique perverse sur la grosse allongée, fait crépiter de mille étincelles le bois mort.

Je n’ai pas honte de mon asymétrie. Je ne parviens pas à l’assumer en public. Nuance. Mais je sais aussi que ma main droite éclatée comme une étoile et ma main gauche résumée à un croissant ressemblent à un manifeste héraldique affirmant la primauté de la diversité sur la photocopie.

Je m’égare ? A peine. Mon infirmité m’a initié à la singularité. J’évolue dans un milieu de gosses de riches qui savent ânonner ce que leurs parents leur ont inoculé sans être capable de la moindre originalité. En marketing, on appelle ça le bench marking. En politique, le politiquement correct. Ou la pensée d’adhésion. Le monde qui m’entoure est une gigantesque photocopieuse qui duplique des clones à l’envi.

Mais me sachant différent, je sais que je pense différemment. Je n’ai pas envie d’être comme les autres. Je sais faire semblant, il faut bien survivre, mais mon masque ne sait pas (ne veut pas ?) bâcher ma plume.
J’ai appris que le monde est différent à partir du moment où l’on pose sur lui un regard asymétrique. Il n’est ni blanc, ni noir, ni rose… il est intensément paradoxal. Mon monde est ainsi basé sur un axiome banal mais paradoxal : j’ai de la chance dans mon malheur. Ou plutôt mon malheur est aussi ma chance.…

En dépit de tous les chiffres qui ont inauguré ce blog, mon incapacité à compter et ma répulsion pour la culture des nombres (Ah comme je hais l’expression « être à deux doigts de… » !), me vouent à la lettre pour échapper au néant.

Toulouse Lautrec aurait-il été un grand peintre s’il n’avait pas été petit ? Stephen Hawking se serait-il intéressé à l’immensité de l’univers s’il n’avait pas été cloué comme un pantin disloqué dans un fauteuil ? Djamel serait-il aussi drôle s’il n’était pas obligé de cacher sa main dans sa poche ?

Il y a des parrains pour tous les goûts au royaume des éclopés géniaux. Il m’arrive cette nuit d’être fier comme dans mon enfance de ma différence. J’ai comblé ce vide entre deux doigts par des lettres. J’ai remplacé une soustraction de quelques unités par des milliards de mots.

01.12.2005

Le masque et la plume

Pourquoi écrire sous pseudo ? Pourquoi raconter une partie essentielle de ma vie en cachant mon identité ? Parce que justement, la clandestinité autorise l’honnêteté.

Pierre a eu assez d’aplomb pour exercer un métier public en dépit de sa phocomélie. En se prêtant au jeu social des regards. Respect. S’il y a bien un métier que je me suis toujours senti incapable d’exercer, c’est bien celui d’avocat. Non seulement parce que je ne suis pas très doué à l’oral, mais en plus parce que je me sens tétanisé par l’éventualité d’une prestation scénique. Comment faire des effets de manche quand on ne peut parler avec les mains ? Ah, le cauchemar des thalidomidiens italiens !

C’est d’ailleurs une représentation ratée, un loupé consternant devant un parterre de spectateurs qui m’a incité à affronter enfin mon problème.

En technique de scénario, on appelle ça l’incident déclencheur. J’aime à croire que la vie est une juxtaposition de films qui respectent les règles de la dramaturgie. La vie cumule les histoires en trois actes avec un premier acte d’exposition des personnages, suivi d’un incident déclencheur qui inaugure le long deuxième acte. Ce deuxième acte qui est le cœur de l’histoire s’achève par un climax….qui débouche sur le dénouement, le troisième acte si on préfère. N’importe quelle histoire d’amour respecte ces règles.

Ma vie avec la thalido doit aussi respecter les règles de la dramaturgie. Sauf que l’exposition, le premier acte, a duré 44 ans. 44 ans à vivre avec ce manque sans en parler, ou presque. Sans même l’écrire alors que je suis payé pour aligner des mots sur le papier.

L’incident déclencheur a eu lieu en juin dernier. J’étais invité à une cérémonie professionnelle, le genre de festival de Cannes à la manque avec remise des prix à la clef. J’étais membre du jury et invité comme tel à remettre une immonde œuvre d’art au vainqueur d’une des catégories.
Pour cela, il fallait monter sur scène. Bon. Je suis plutôt timide. Mais je ne suis pas certain que je sois timide de nature. Je peux répondre à une interview en direct à la télé par exemple. Il suffit d’être assis et de mettre la main sous la table. Mais monter sur une scène de théâtre devant 200 personnes… non.

J’avais dit oui pourtant. Avant. Mais quand l’organisateur m’a interrogé du regard, voyant que j’étais tétanisé sur mon fauteuil au premier rang, il a eu la délicatesse de comprendre que j’étais incapable de monter sur l’estrade et a renoncé à m’appeler. Si j’étais monté, j’aurais dû m’exposer devant 200 inconnus, tenir le micro dans une main et remettre le prix de l’autre. Et 400 yeux auraient vu mes deux doigts.

Intolérable pensée.

Donc je suis resté cloué sur place plutôt que d’affronter ça. Mais cette minable cérémonie d’Awards m’a au moins incité à affronter enfin ce complexe à la con. Cette main que je cache me gâche l’existence. Il ne se passe pas une journée sans que je songe à la dissimuler aux regards. C’est à la fois un réflexe et une petite souffrance. A chaque fois. Ou une énorme panique devant 200 paires d’yeux.

Cette histoire de cérémonie m’a turlupiné tout l’été. Ce fut l’incident déclencheur. J’ai une palanquée de névroses et de phobies assorties…. Mais je ne veux plus engraisser un psy qui n’a jamais vécu avec trois doigts en moins et qui applique des schémas dogmatiques sur des cas qui ne sont pas répertoriés dans son catéchisme. Cette cérémonie m’a pourtant fait comprendre que je dois défier Miss Thalido.

Mais pas seul.

Au mois d’août, mon corps a décidé que je devais breaker un peu et j’ai opportunément raté quelques marches dans le métro. .Une sale entorse et je me suis retrouvé cloué quinze jours chez moi le pied dans le plâtre, j’ai fini par recommencer à chercher « thalidomide » sur google.

Toujours rien en France. J’ai vu que les Allemands avaient l’air assez actifs. Mais je ne spricht plus le deutsch depuis le lycée. J’ai envoyé un courriel aux Québécois, enfin décidé à affronter ce putain de problème. Ils ont mis des semaines à me répondre mais ont finalement transmis mes coordonnées à Lilas Blanc.

C’est en parlant pour la première fois avec elle il y a près de deux mois que j’ai compris qu’il fallait faire ce blog.

Voilà.

C’est parti.

Mais c’est parti masqué. C’est un fait, je veux bien monter sur scène mais de grâce, pas de projo dans les yeux ! Je ne suis pas devenu avocat, mais journaliste. Un métier de voyeur, pas de cabotin. Je ne me suis jamais senti vraiment capable de monter sur l’estrade. Par deux fois, j’ai dû témoigner en cours d’assises, j’en tremble encore.

Je peux enfin essayer d’exposer ma vie aux regards de ceux qui la lisent, mais de grâce, laissez ma plume avancer masqué. Il n’y a pas de malaise. Ce n’est qu’un usage du web et pour l‘heure, il me sied.

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