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26.02.2006
La tentation du jedi
A part la blondeur de leur tignasse, il n’y a qu’un seul point commun physique entre Anakin et Luke Skywalker : tous les deux ont eu la main tranchée. Et tous les deux ont eu droit à une greffe de main artificielle. Une vraie main de robot particulièrement performante et esthétique. A des années lumières de la faucille du capitaine Crochet. Ah… la main de Crochet qui a traumatisé mon enfance. Je cauchemardais alors qu’on me visserait un jour cet ustensile ignoble.
Rien de tel avec Dark Vador et son rejeton. Leurs techno-mimines donnaient plus envie que pitié. Je me souviens parfaitement de mon premier souvenir de l’Empire contre attaque, le frisson qui m’a saisi quand Dark Vador tranche la main de Luke. Juste avant de lui révéler qu’il est son paternel. Je me rappelle aussi de l’envie que j’ai ressenti – que je ressens encore en revoyant la scène - lorsqu’un robot teste la sensibilité de la main toute neuve qu’il vient de greffer sur Luke.
J’imagine que tous les mutilés de naissance ont ou ont eu ce fantasme. Pas le complexe du lézard, non. Pas seulement cette croyance enfantine. Non, plutôt la tentation du jedi. Un jour, notre prince viendra. Et il nous fera un beau cadeau : un accessoire bourré de high tech à enfiler sur nos ersatz de membres. Mieux que la femme sans visage, on deviendra des surhommes grâce à cet accessoire. Oui messieurs dames, parfaitement. Depuis L’homme qui valait trois milliards et Robocop, Hollywood a déjà prédit que les derniers seront bientôt les premiers, les éclopés des supermen…
D’ailleurs un projet européen tente vraiment de reproduire la main de Luke. Allez voir, c’est là : www.cyberhand.org
Evidemment, si ce projet débouche sur une véritable main artificielle, il profitera d’abord aux amputés. Mais je présens que tous les exomuscles et exosquelettes qui ont peuplé mes lectures depuis plus de 30 ans sont proches de voir le jour. La robotique fait des progrès considérables. La jambe bionique est une puissance émergente : www.victhom.com
On est loin des prothèses qui ont gâché une partie de notre jeunesse. Un jour, proche, nous serons en mesure de nous vêtir de cette nouvelle peau… Y-a-t-il un risque de rejet ? Peut-être.. La greffe peut-elle prendre dans notre cerveau ? Pas sûr. Pourrais-je vivre avec un fantasme ? Heu… Et d’ailleurs, est ce que c’est sain de réaliser son fantasme ? Hein ?
M’en fous. J’ai toujours eu plus de curiosité que de principes.
22:17 Publié dans C'est déjà deux mains | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
19.02.2006
Le complexe du lézard
« Tu crois qu'il pourra me dire si elle va repousser ? ». C’est une petite black à la main tranchée qui dit cela. Nicolas Cage détourne son regard. C’est un vendeur d’armes et si la gamine a perdu sa main en manipulant une mine, c’est de sa faute. « Demande lui, c’est un blanc. Il doit savoir ». La réplique de cette petite africaine mutilée dans « Lord of war » résonne encore dans ma tête. Et me renvoie à ce rêve d’enfant. Et si ça repoussait ?
Ouaips. Comme un lézard. Si mes doigts disparus se mettaient à éclore enfin ? Ils avaient juste raté le train, pris un peu de retard, mais les voilà pas vrai ? Combien de fois ai-je rêvé cela ? Quand, enfant et pré-ado, je croyais en Dieu, j’imaginais qu’il me ferait cadeau de ce qu’il me manquait. Pour Dieu-le-père, son fiston ou sa vierge pondeuse qui est tellement gentille, redonner trois doigts de perdus par inadvertance, c’est que dalle. Trois fois rien.
C’est pas comme séparer la mer rouge, ressusciter d’entre les morts, changer les curieux en statue de sel ou accoucher sans baiser. Fastoche trois doigts !
Voilà, c’était ma demande muette, ma prière.
Un jour très lointain, un homme très sérieux a palpé ma main. C’est l’un de mes plus vieux souvenirs. Il était venu à Saint Mandé dans le bar-restaurant de mes parents. En palpant ma paume, il remarqua que les racines de mes doigts étaient bien là. « Et bien formés » précisa-t-il. Bonne nouvelle ! Mais que mes doigts ne repousseraient pas…
Ah.
Quel con quand j’y repense. C’était certainement une sorte de charlatan qui avait abusé de la crédulité de mes parents… sans toutefois leur mentir. Je me souviens de son assurance. De son indifférence.
Dieu était bien pire… En cumulant des miracles, il a engendré des catastrophes. Un invalide peut remarcher à Lourdes. Mais même Jésus Christ Superstar n’a jamais réussi à faire repousser le moindre petit doigt. Plus fastoche de revenir de l’enfer que de faire repousser des os à jamais désintégrés. Il paraît que grâce aux nanotechnologies, on parviendra peut-être un jour à faire repousser les os perdus comme des queues de lézard. Il paraît.
Faut-il croire à la science alors que ce c’est elle qui nous a rendu ainsi ? Croire au futur ? Croire aux fantasmes ? Croire au dieu lézard, c'est refuser d'accepter son destin. Je le sais bien. Mais franchement, est-ce plus délirant que de croire en un Dieu qui nous réparera une fois mort ? Je refuse toujours mon destin. Je crois encore qu'un Dubernard me greffera un jour ce qui me fut arraché sous placenta. A mon âge, je sais, ce n'est pas sérieux de croire au père Noël en blouse blanche. Mais je ne crois pas en la science. Je crois en la science fiction.
22:30 Publié dans C'est déjà deux mains | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
12.02.2006
La stratégie de la pitié
J’étais fauché et j’acceptais n’importe quoi : vendeur de journaux dans la rue, manutentionnaire, coupeur de dépêches, serveur… que des boulots où le pouce qui tient le paquet de journaux, la paume qui maintient les caisses, les doigts qui tranchent le papier ou la main qui maintient le plateau ont plus d’importance que le cerveau. Je dissimulais vaille que vaille. As usual. Je n’avais pas le choix.
Quand on brille plus facilement par ses neurones que par ses talents manuels, la voix est toute tracée. Mais quand on n’a pas le choix… quand on est condamné à briller à défaut de manier… Je me souviens que Paul Marcoux a orienté son fils Pierre vers un métier intellectuel car c’est là qu’il avait toutes ses chances...
Le manque de doigts n’est pas seulement une souffrance esthétique. Il me prive d’une dextérité que je regretterai toute ma vie, celle du pianiste, du sculpteur, du bricoleur, de l’ébéniste, du saxo, du charpentier, du guitariste et du joueur de Playstation…
Alors à défaut de maîtriser la manipulation au sens propre, j’ai tenté la manip des esprits. Je suis devenir vendeur. Ou plutôt commercial.
Oh, pas longtemps, pas tout le temps, pas souvent. J’avais 21 ans ou 22 et voulais déjà devenir journaliste. Je bafouillais dans les radios libres. Mais gratuites.
Il me fallait pourtant bouffer. C’est ainsi que je devins vendeur en porte à porte.
Il me fallait arpenter les HLM du Bourget ou de Pantin pour convaincre des pauvres que « pour le prix d’un paquet de cigarettes par jour » (à l ‘époque ça valait pedzouille), il pouvaient souscrire à une assurance décès qui garantissais un maximum de pécule à leur conjoint survivant au cas ils passeraient l’arme à gauche à force de fumer.
Bref, je ne croyais pas un traître mot de ce que je racontais. Mais j’allais quand même sur le front en binôme avec des seniors qui savaient mettre le pied dans la porte et qui se vantaient le soir après quatre ou cinq bières d’avoir baisé des palanquées de femmes esseulées.
J’étais mal dans ce job. Je ne vendais rien. Et au bout de quelques jours, on m’a repris « en main » pour améliorer mon approche.
Face à un chef des ventes, blondinet dans son costume gristounet qui ressemble dans mon souvenir à une sorte de Benoît Poelvorde, je devais faire l’article de mon produit avec paper board à l’appui.
Sauf que le chef a bien vu que je cachais ma main pas finie. Je parlais convenablement grâce à mon expérience radiophonique, mais j’étais mal à l’aise avec mon corps. Benoît Poelvorde m’a donc pris à part en me tenant un peu près ce langage.
« Faut pas la cacher ta main petit. Au contraire. Tu dois la montrer. Les gens, y vont avoir pitié de toi. C’est un atout que t’as en main mon gars, enfin, j’veux dire… » . Il était sympa Poelvorde. Sympa comme tous les vendeurs de cravates, sinon on ne leur achèterait rien. Il possédait une sorte de psychologie instinctive utile pour motiver ses troupes et niquer ses clients. Il m’a mis en binome avec son meilleur élément et on est parti sur la route.
J’ai fait tout comme il a dit. J’ai montré ma main ratée à ce petit couple gentil et presque aussi fauché que moi à qui je faisais l'article sous le regard bienveillant de mon tuteur. Et ils ont signé les cons. C’était ma première vente.
Ca s’arrose, non ? Le soir, j’ai offert la tournée générale à toute l’équipe.
Mais le lendemain, j’ai eu une nausée terrible digne de celles qui me prenait en CM2 quand je devais affronter chaque matin une instit sadique. Impossible d’aller au boulot. J’ai téléphoné pour me faire porter pâle. Et je ne suis jamais retourné vendre ces saloperies d’assurances. Je n’ai même pas réclamé ma com’.
J’ai refusé la stratégie de la pitié. Je me refusais en mini freak mutilé, arnaqueur de bonnes âmes, bête de foire consentante, mendiant déguisé en costard: « à vot’ bon cœur m’ssieur dame » ! L’horreur.
Alors, je suis retourné causer dans le poste. J’ai décroché un contrat « jeune volontaire » à la radio, une sorte de CPE de l’époque, en moins bien payé. J’ai commencé à gagner ma vie en parlant caché. Car après tout c’est ça la radio. Ca convenait très bien à ma stratégie de la dissimulation.
En refusant la stratégie de la pitié, j’ai aussi esquivé la confrontation avec les autres, avec leur regard.
21:55 Publié dans le regard des autres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
05.02.2006
La réclusion
Le blogueur est souvent un drôle de type, un solitaire qui regarde son audimat et ses commentaires avec angoisse, voire avec la frénésie d’un TOC. Quelle est mon audience ? Qui m’a écrit ? Comment faire pour relancer mon blog ? Autant de questions existentielles qui remplissent la vie apparemment pathétique du journaliste de soi-même. Drôle d’exercice autocentré digne d’une époque où on veut tous devenir star au moins un quart d’heure par vie comme disait l’autre peroxydé.
J’imagine que je n’échappe pas à la règle, même si j’ai choisi un domaine pas très commercial dans la blogosphère : le rejeton mal fini, sa vie, son œuvre. Moi aussi j’ai la petite warhol comme les autres, mais je n’ai pas du tout envie d’être une blogostar avec ce blog sur mon bogue.
En fait, je vis tellement dans la course à l’audience dans ma vie professionnelle que je néglige cet audimat plus intime. Carrément confidentiel d’ailleurs. Mais je m’en fous un peu d’avoir cinq ou quinze visiteurs uniques par jour. Au final, une soixantaine de visiteurs uniques par semaine se promènent en 1961. En avoir dix fois plus serait étonnant. Qui peut s’intéresser à ce que j’écris à part ceux qui vivent la même chose ?
Les touristes sont rares et s’attardent rarement plus d’une page, c’est pas la joie un blog sans image et sans couleurs. D’autres en revanche flanent et reviennent régulièrement. Attention, hein !, Je ne vous flique pas. Mais comme tout blogueur, je sais combien de personnes passent chaque jour et combien de pages elles lisent. Je sais donc que chaque nouveau message est lu par des dizaines d’inconnus.
Seule une petite poignée a laissé des messages. Lilas, Patricia et Pierre sont les seuls récidivistes réguliers. Pourquoi ?
Pourquoi les autres victimes ou non de thalidomide et pourtant visiteurs réguliers se taisent-ils ? Je sais que quelques uns, touchés par 1961 ne parviennent pas à s’exprimer. Lilas aussi au début hésitait à prendre la parole. Quand on a passé sa vie à se taire et à enfouir sa souffrance dans sa poche, on hésite à tracer ses cris sur une machine.
J’imaginais pourtant naïvement que d’autres blogs naîtraient à la suite du mien et qu’une communauté se créerait, même pour un temps. Je n’ai pas l’âme très associative ni le tempérament excessivement procédurier. Tour ce que je sais faire, c’est tapoter sur un clavier et sans rechercher l’audimat, j’espérais la multiplication des vocations. Mais tout le monde n’a pas l’âme blogueuse et je conçois, en relisant parfois certains passages isolés dans google, que peu de personnes aient envie de s’exposer comme je le fais, même sous un masque.
Seulement voilà. Dans « le regard des autres », Paul Marcoux raconte qu’il a rencontré quelques familles recluses, protégeant l’enfant infirme du monde extérieur – et se protégeant aussi. Des victimes de la thalidomidse ou d’autres dysmélies survivent en France ou en francophonie sans jamais avoir réellement craché ce qu’ils cachaient. Les parents ont vieilli, les enfants ont grandi… et le silence persiste. Malgré le web.
Grâce à Internet, des isolés sont pourtant entrés en contact avec les Canadiens de www.thalidomide.ca/fr
Par cet intermédiaire, ils ont pu trouver Lilas, Patricia et Pascale qui leur ont donné l’adresse de1961. Mais la réclusion persiste. Comme s’ils s’étaient condamnés à perpette. Un vœux de chartreux.
Mais moi je commence à avoir peur d’être victime d’une extinction de voix.
Ohé ! Y a quelqu’un ?
23:05 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

