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30.04.2006
Du courage
J’ai commencé à répondre au dernier commentaire de Flo… et puis ma réponse devenait interminable et je préfère aujourd’hui exposer plus longuement ma position sur le courage. Ai-je du courage à écrire comme vous en avez à me répondre ?
Je ne le crois pas. Ou plutôt je le crois peu. Pour avoir du courage, il faut surmonter une peur. Et j’ai eu rarement peur d’écrire. J’écris avec plus de rage que de courage Certes, j’ai craint de me mouiller lorsque j’ai mis en ligne ma première note il y a plus de six mois. Mais l’eau était à peine froide et la note presque impersonnelle. Ma deuxième note m’a coûté beaucoup plus. Pourtant à ce moment, j’ai ressenti plus de stress que de courage... Depuis, j’ai parfois la trouille de mettre en ligne certains textes. Je repousse jusqu’au dernier moment le click fatal. Las ! je ne suis pas encore parvenu à me censurer. J’ai toujours préféré les remords aux regrets.
Or, ce courage là, est plus proche de la témérité que de la bravoure.
Je me sens si peu courageux que je suis toujours surpris quand vous évoquez cette vertu. Ce n'est pas de la modestie mal placée. Je ne suis pas modeste pour deux ronds. C’est même ce qui me perdra, dit souvent ma femme. Je me la pète grave, j’adore qu’on m’admire, j’ai les chevilles qui enflent jusqu’à l’œdème à la moindre réussite, je suis maladivement vaniteux et avide de gloire. Ce qui me sauve - c’est toujours ma femme qui dit ça et elle a raison -, c’est d’avoir cette main qui m’a permis de développer un poil de sensibilité. Sinon je serais imbuvable et elle ne m’aurait pas gardé en stock depuis près de 20 ans.
Donc je ne suis pas modeste. J’ai trop d’ambition pour ça. Mais comme ma main m’empêche de trop m’exhiber, je souscris par défaut à la maxime de l’admirable Degas : « Je veux être illustre et inconnu ».
Avec ce blog, J’obéis à ce précepte qui m’a toujours guidé. Ecrire dans des journaux, parler dans des radios, agir sur le net… revient à m’exposer sans me montrer.
Je ne suis pas très courageux Flo. je fais simplement la seule chose que je sache faire à peu près correctement : écrire. Si j'étais courageux, je parlerais à visage découvert, sans pseudo. Or, je continue à me cacher. J'expose différemment ma dissimulation. Mais ce blog est après tout une habile continuation de ma névrose : comment montrer que je me cache à plus de monde !
Pour moi, le courage, c’est Claude qui raconte avec humour dans un commentaire de la « détresse du striptease » comment il expose ici.son infirmité au regard des autres dans un camp de naturistes.Le courage c’est Pierre qui endosse sa robe d’avocat et choisit ainsi un métier public qui s’exerce en public. Le courage, c’est Lilas qui a réussi à aborder ce mal qui nous ronge avec ses parents alors que je ne m’imagine même pas leur montrer ce blog.
Le courage serait peut-être de montrer ce que j’écris à ceux que je croise tous les jours. Genre un emailing à mon carnet d’adresse « Ohé, je ne suis pas celui que vous croyez, allez donc voir 1961 et vous m’en direz des nouvelles ». Mais la frontière entre le courage et l’inconscience est ténue. Je n’ai pas la vocation du coming out.
Le courage serait de vivre en assumant ce que je cache. Et là Flo, tu as raison. Je commence à avoir un peu plus de courage. Oh, ce n’est pas encore la totale délivrance, mais le blog me permet déjà de me donner un peu de courage dans la vie réelle. Je ne commande plus systématiquement des risottos dans les déjeuners. J’ose montrer, parfois, et même m’amuser intérieurement du regard en face. Mais cette tentative d’exposition ne déclanche toujours pas de questions. Après l’expo, il faudrait un commentaire...
La seule personne à qui j’ai parlé de tout ce bean's, face à face, reste mon pote Pierre. Et c’est bien parce que je lui avais montré d’abord le blog qu'il s'est autorisé à évoquer ma main et les représentations que j'en donne. Il a une lecture du blog riche et pertinente qui m’a permis de comprendre enfin ce que j’étais en train d’écrire ! Pierre aussi pense que j’ai du courage. Alors qu’il est capable d’en avoir bien plus que moi en d’autres circonstances.
Tous, nous utilisons les courages qui sont à notre portée. Ma ligne de conduite dans la vie, c’est la fuite. Et l’affrontement quand je ne sens pas les coups. Je ne suis pas courageux face aux conflits psychologiques, mais je me suis déjà retrouvé en situation de reportage pendant des émeutes, et là, mon courage (physique) frise l’inconscience. J’ai la trouille dans une bagnole, mais j’adore prendre l’avion, même quand ça secoue. Je pisse dans mon froc devant un chien qui montre ses crocs, mais je garde une certaine tendresse pour les serpents, les araignées m’indiffèrent et les scorpions me fascinent. Je me rebelle rarement face à un patron, mais je peux pondre des textes vitrioliques sur des personnes qui ont le pouvoir de me faire virer (ça m’a déjà coûté une place !). Le courage le plus facile pour moi était donc d’écrire. Et ce petit courage là me permet aujourd’hui d’avancer pas à pas dans ma vie. Comme il incite Flo, Claude ou Lilas à m’écrire à leur tour. Comme il en incitera d’autres à se lancer dans cet exercice. Le courage, s’il existe, a au moins cette qualité : il est contagieux.
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23.04.2006
Les bébés monstres
C’est comme ça qu’on nous appelait. Oui Tel que. L’époque était moins politiquement correcte. Mais les titres des journaux effarés ne me choquent pas pour autant. Plus je vieillis, moins je subis. Je décrète ce soir de ne plus en avoir définitivement rien à foutre qu’on se foute de ma gueule pour ce que je semble et pas pour ce que je suis.
Et puis, même si ça fait encore un peu mal, je m’incline en connaisseur devant l’impact de la titraille des années 60.
« Nouveau nés sans bras ni jambes : le coupable est un somnifère »
C’est le premier article en France sur la thalidomide. Il est daté du 3 mars 1962. C’est France Soir, journal cher à mon cœur, aujourd’hui en phase terminale qui a été le plus prompt à réagir. Un certain professeur Franconi de Zurich venait de faire une communication sur l’histoire des maladies dans un colloque à Tours. Le Suisse a évoqué les soupçons pesant sur la thalidomide responsable de nombreuses anomalies congénitales. Aussitôt, le journaliste de France Soir répondant au pittoresque pseudo de Médicus, s’est empressé de donner l’alerte en France. Le sensationnalisme a du bon. C’est un vrai principe de précaution.
Tous les journaux enbrayent. C’est l’Huma qui invente l’expression « bébé monstre ». L’Express publie un article sur « la drogue infernale ». Et France soir donne la parole à Jean Rostand qui affirme : « Chaque bombe H crée de nouveaux monstres ».
Drôle de feeling que ce plongeon dans l’époque qui nous m’a vu naître. Les journalistes semblent d’abord effrayés par les bébés. Puis ils donnent la parole à des toubibs. Il y a par exemple ce médecin de quartier qui affirme connaître beaucoup d’enfants anormaux qui « malgré leur disgrâce physique tragique semblent heureux de vivre ».
En fait, quelque temps après la découverte des effets ravageurs de la thalido, la vraie question c’est : faut-il autoriser les mères qui l’ont absorbée à avorter. A l’époque, il n’y a pas de dépistage, d’échographie, d’ amniocentèse…Et surtout, l’avortement n’est pas autorisé. Quelques britanniques y ont exceptionnellement droit. Mais voilà. No more.
L’avortement est interdit. Mais l’infanticide est toléré. Quand la pauvre Corinne Vandeput (oui je sais ça ne s’invente pas) tue son bébé monstre à Liège avec la complicité d’un médecin, le monde entier l’absout.
Je ne me sens pas du même monde que les chrétiens hystériques qui hurlent « laissez-les vivre ! » Mais je ne crois plus que les femmes doivent être seules juges de cette décision. Leur corps leur appartient, OK. Il apparient aussi au bébé qui y crèche.
Je suis un bébé monstre. Simplement égratigné par rapport à tant d’autres victimes, mais monstrueux quand même. Raté. Je ne supporte pas l’infanticide. Et je ne souscris plus à l’avortement préventif.
Combien d’entre nous seraient-ils vivants si la thalidomide était apparue au XXIe siècle ?
22:08 Publié dans Cette année là | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
14.04.2006
La question qui tue
Pourquoi moi ? C’est la question que j’aurai dû me poser depuis des lustres. Mon pote Pierre m’a demandé y a pas longtemps pourquoi je n’écrivais pas pour répondre à cette question. LA vraie question du pauv’ hère qui s’en prend plein la gueule et tend son poing rageur vers les cieux indifférents…
Pourquoi moi, bordel. Kesske j’ai fait à Dieu et à ses filiales, pour en en arriver là alors que je n’étais même pas parti dans la vie. Pourquoi, screugnegneu, j’ai morflé au démarrage avant d’avoir commis le moindre péché. Puni avant d’être coupable. De quoi vous dégoûter de l’espoir.
Quoique.
En partant bien bas, on ne peut que remonter. Mais le Pourkouamoua, cette maladie insidieuse de la victime auto-complaisante, n’a pas d’anticorps en stock. Que non ! La pourkouamoualite frappe les neurones par traîtrise. Elle incite à la révolte vaine comme à la flagellation contrite.
Pourkouamoua ? Parce que j’ai péché en avalant un médicament alors que j’étais enceinte suggèrent les mères de thalidomidiens du documentaire «Thalidomide, les parents trahis » diffusé sur Arte en janvier.
Pourkouamoua ? Parce que vos ancêtres ont trop picolé, affirment les toubibs à Denise Legrix « née comme ça » sans jambe ni bras.
Pourkouamoua ? Et pourquoi pas moi ! relativise la mère (fictive) d’une enfant handicapée dans une pièce racontée par Paul Marcoux dans son livre « le regard des autres ».
Mais et moi, je réponds quoi à Pourkouamoua me demande Pierre. Hein ? Il ne veut pas entendre d'explications importées le Pierrot. Il veut du brut sorti de la tete à toto. Telke.
Saufke.
Je ne réponds rien. Cette question m’engourdit. Je ne peux pas concevoir d’avoir tiré un mauvais numéro dans la roulette de la vie. Merde alors, une chance sur cent mille et je tombe ! L’explication est inconcevable. Inadmissible. Revenez plus tard et trouvez un meilleur alibi.
Si je ne suis pas taxé pour les fautes de mes ancêtres, suis-je condamné à payer cash et en avance mes futures saloperies ?
Ben non. Je ne suis pas sensible à la théorie de l’attaque préventive. Ni à la culpabilité érigée en dogme explicatif de toutes nos névroses.
Pourkouamoua ? Parsske.
00:45 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
10.04.2006
L'élégance de l'androïde
Je dois encore faire un détour par la science fiction. Je sais, c’est une obsession et que ceux qui y sont réfractaires me pardonnent. Mais, la SF a aujourd’hui a un gros avantage sur les religions : ce qu’elle prédit finit par se réaliser.
Avec du retard, du décalage et souvent par des chemins inattendus… la fiction rejoint la science, les fusées traversent l’espace et les idées circulent plus vite que les fusées. La plupart des technologies décrites dans Minority report, du papier électronique animé à la biométrie en passant par l’ordi qui se pilote avec les doigts existent déjà en 2006.
Et c’est pas tout.
Les robots nous montrent la voie. Mais l’émergence de cette nouvelle espèce, de ce lien manquant entre l’humain et le monde animal n’a pas les atours qu’on soupçonnait. Bien sûr, les GI ont déjà des ancêtres de Terminator comme auxiliaires et les aspirateurs robotiques sont en vente sur le net. Mais les robots intelligents ne sont pas de cette engeance.
Le robot intelligent… c’est d‘abord un corps.
Pendant des décennies, on a cru que pour faire un robot impeccable, il suffisait de construire le plus gros mega top giga super hyper ordinateur programmé pour être bien plus intelligent que cent cinquante prix nobel réunis. On a donc construit des ordis dopés aux neurones, des super cerveaux calculateurs en espérant que n’importe quel corps robotique pourrait les contenir. Oh bien sûr cette croyance bêtasse en la supériorité de l’intellect sur le corporel a produit des computers capables de battre Kasparov. Mais pas un seul robot susceptible de servir une bière et de rincer la chope. .
Le robot de nouvelle génération n’a rien voir avec ces ordinateurs mal dans leur peau. C’est est une simulation de l’homme. Des pédiatres et des éthologues s’intéressent par exemple aux comportements d’Aibo, le robot chien de Sony, et de ses petits amis qui modélisent la petite enfance.
Et cette simulation nous prouve que c’est l’expérience corporelle qui sculpte l’intellect. C’est parce qu’il a des capteurs pour interagir physiquement avec le monde que le robot évolue enfin. C’est son expérience corporelle qui forge ses capacités de prédiction.
L’intelligence est dans le matériel. Le pur esprit, c’est du bluff. Ca n’existe pas. Un pur esprit est con comme une bite.
Si je puis dire.
Car finalement un pur esprit est bien plus inculte. Le sexe a au moins le sens des sens.
Le corps nous éduque comme il modèle nos artefacts androïdes. Nos membres sont des capteurs qui non seulement interagissent avec l’environnement mais qui, de surcroît, enseignent à nos neurones la réalité des choses. Le geste précède la pensée. Ainsi, on a découvert que les connexions neuronales déclanchées par l’acte de déchirer un papier chez un singe étaient les mêmes que celles activées par le bruit du papier qui se déchire.
Nos capteurs nous permettent d’apprivoiser le monde. Mais qu’en est-il lorsqu’ils nous font défaut ? La perte de membres entrave-t-elle nos capacité à penser le monde ?
Nous sommes la preuve vivante qu’il n’en est rien. Oserais-je dire : au contraire… Tous, nous développons des dons pas innés pour palier notre déficit corporel.
Je vis par, pour et grâce à l’écriture, art de la main reliée au cerveau, la main tient la plume et pianote sur le clavier. Elle est une matérialisation corporelle de l’intellect.
Et mon esprit ne serait rien sans elle.
Je suis une main car il m’en manque une.
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03.04.2006
Entre deux ailes
Une nuit, j’ai 18 ans. Une fille prend ma main. Elle la pose sur sa paume droite puis referme sa main gauche sur la mienne. Comme un croissant glissé entre les deux ailes d’un ange.
Elle, c’est Joëlle avec deux « l » que je n’ai connue que le temps d’un battement d’ailes. Le lendemain, comme un oiseau, elle repartira, là-haut, vers le brouillard et je resterais là-bas dans le midi, le midi-i-iii. Notre rencontre n’est pas vrament un beau roman, pas tout à fait une belle histoire, mais elle est au moins ponctuée par un moment unique.
Quand ses deux paumes se rejoignent pour cloîtrer ma main déguisée en lune, elle semble mimer un applaudissement au ralenti.
Sensation inédite : elle n'enveloppe pas ma main du regard, elle la couvre de chair. Découverte d'un nouveau sens.
Elle est rousse, sa peau trop laiteuse miroite les rayons de l’autre croisant tout là-haut et ses yeux trop noirs obscurcissent les miens trop rien.
Il y a une marée d’étoiles ignorantes en apesanteur au-dessus des vignes.
Et ma main en forme de lune reste tapie entre ses ailes. Paume contre paumes. Pour la première fois.
Ce souvenir m’apaise encore.
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