14.07.2006
Le nom dit
Mon nom n’est pas personne. Depuis neuf mois, j’évite et repousse ce moment. Mais pour ce dernier rendez-vous, je vous dois cette révélation. A vous qui me lisez, pas à ceux qui me fréquentent.
Les proches qui connaissent l’existence de ce blog se comptent sur les doigts d’une main en bon état de marche. Je ne suis décidément pas programmé pour le coming out. Les autres personnes qui m’entourent n’ont pas besoin de trifouiller mes névroses. Et je n’aimerais pas que les individus que je rencontre dans le cadre de mon boulot s’amusent à découvrir les 44 épisodes précédents de 1961 … ils sont assez nombreux à me lâcher avant une interview: « alors, comme ça vous avez écrit un roman ? » après avoir tapoté mon nom sur google.
Cependant, ils ne connaissent que mon pseudo. Pas mon vrai nom. Une consonne de changée et, hop !, j’échappe à ma mauvaise marque d'origine.
Car mon nom de naissance est comme une légende photo qui souligne ma blessure. Une légende plate et triste. Mon label pas beau est insipide à entendre mais ô combien douloureux à porter. J’ai hérité d’un patronyme éponyme de ce qui me constitue et me (dé)structure. Un mauvais gag d’un dieu pas drôle. Mon nom n’est pas personne. Mon nom est Le Bras.
Un nom qui a longtemps ajouté une estampille à ma honte. Des décennies durant j’ai voulu me débarrasser de ce jeu de mot consternant que l’état civil a imprimé sur mon corps. Le Bras, tu parles d’un cadeau !
Enfant, quelques gamins se foutais de mon blaze avec une certaine constance. Je me souviens encore d’un petit gros au crâne tondu, une version miniature de Francis Blanche tricheur aux billes, redoublant de naissance, frimeur de récré mais chef de bande, qui a lâché un jour : « Le Bras, il a que deux mains ». Il était content de sa blague. Et il l’a répété, tellement, c’était fendard. « Le Bras : il a que deux mains, ouafff » J’ai alors éclaté de rire à mon tour devant la connerie de la brute qui confondait les mains et les doigts. Heureux de n’avoir perdu que trois doigts et pas des pans de cerveau….
A l’époque, avant l’adolescence, je savais encore prendre ces épisodes à la rigolade. Puis je suis devenu susceptible, mal à l’aise dès que j‘entendais la moindre allusion fine du type « T’es à deux doigts de réussir », « Tu sais pas compter sur tes dix doigts ? » et autres vannes plus ou moins explicites sur les types qui sont pas des manchots.
J’étais devenu parano professionnel. Sans aucun sens de l’humour dès que l’allusion frôlait la fêlure. Un petit grand garçon coincé et mal à l’aise, ultra tolérant sur tout. Sauf sur ça.
Jusqu’à ce que ce blog me transforme progressivement. Parler de mon ratage originel avec d’autres membres de la fratrie des bébés inachevés, m’a permis de prendre un peu de recul. Je peux aujourd’hui à nouveau rire de ma main. Rire et souffrir bien sûr. Mais je prends tout ce qui est bon à prendre. Même mon nom. Ce que je voyais comme une mauvaise blague, j’en perçois aujourd’hui l’ironie. Ma mauvaise marque de fabrique m’a poussé à me faire un nom. Un autre nom. Oh, un petit nom of course. Mais en choisissant un métier qui autorise les membres de la corpo à signer caché, j’ai réussi à effacer en partie les effets désastreux de mon logo raté.
D’abord, j’ai changé ce sale article qui souligne comme un panneau indicateur le nom en forme de membre. « Le » est devenu « Ar », renouant ainsi avec ma bretonnante hérédité avant que le nom de mes ancêtres soit francisé. Je devenais ainsi homonyme d’un guitariste celtique… mais ce nom m’a porté la poisse. Je l’ai arboré deux fois dans une radio et un journal qui ont déposé le bilan. Jamais deux sans trois; donc...
En breton, Bras signifie « grand ». J’ai hésité. Pourquoi ne pas signer Le Grand ? Hum. En cachant le bras, je forcissais des chevilles....
Alors, plutôt qu’enfiler une prothèse sur ce nom, j’ai choisi de le camoufler. J’ai simplement changé une autre partie du Bras replaçant le « s » final par un « z » qui claque. Argument imparable : c’est ainsi qu’il se prononce entre Vannes et Sein.
Depuis une vingtaine d’année, c’est sous ce nom bretonnisé que je sévis. A défaut de réparer ma main, j’ai custumisé mon nom, controlant pour toujours mon appelation d'origine. J’ai vécu toute ma vie publique sous ce maquillage. Seul ce blog m’aura permis de me montrer sans fard...
Eric
10:10 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


Commentaires
Le courage serait peut-être de montrer ce que j’écris à ceux que je croise tous les jours. Genre un emailing à mon carnet d’adresse « Ohé, je ne suis pas celui que vous croyez, allez donc voir 1961 et vous m’en direz des nouvelles ». Mais la frontière entre le courage et l’inconscience est ténue. Je n’ai pas la vocation du coming out.
On ne peut pas dire qu'on se croise tous les jours mais je voulais quand même te dire que, côté courage, ouaip, j't'en trouve pas dépourvu, M'sieu Eric.
Côté talent, n'en parlons pas. Et j'ai pas encore tout lu.
Moi, j't'ai côtoyé pendant trois ans au quotidien. Et j'ai rien remarqué pendant tout ce temps. Un jour, une pigiste m'a dit hého, t'as pas vu... Quoi ? Ah, okay. J'ai surtout remarqué les efforts démesurés que tu faisais pour la cacher, cette main. Avant, rien. Pour moi, Eric, c'était juste le mec le plus brillant que je connaisse et il devait avoir au moins 25 doigts.
Je dois être drôlement innocent. Sûr que t'es doué aussi pour l'évitement.
Et dommage que t'arrêtes ton blogue. J'arrive encore une fois... en retard.
Tellement en retard que ça n'a plus de sens. Faut pas m'en vouloir. J'suis comme ça...
André
Ecrit par : sam | 20.07.2006
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