23.04.2006

Les bébés monstres

C’est comme ça qu’on nous appelait. Oui Tel que. L’époque était moins politiquement correcte. Mais les titres des journaux effarés ne me choquent pas pour autant. Plus je vieillis, moins je subis. Je décrète ce soir de ne plus en avoir définitivement rien à foutre qu’on se foute de ma gueule pour ce que je semble et pas pour ce que je suis.

Et puis, même si ça fait encore un peu mal, je m’incline en connaisseur devant l’impact de la titraille des années 60.

« Nouveau nés sans bras ni jambes : le coupable est un somnifère »

C’est le premier article en France sur la thalidomide. Il est daté du 3 mars 1962. C’est France Soir, journal cher à mon cœur, aujourd’hui en phase terminale qui a été le plus prompt à réagir. Un certain professeur Franconi de Zurich venait de faire une communication sur l’histoire des maladies dans un colloque à Tours. Le Suisse a évoqué les soupçons pesant sur la thalidomide responsable de nombreuses anomalies congénitales. Aussitôt, le journaliste de France Soir répondant au pittoresque pseudo de Médicus, s’est empressé de donner l’alerte en France. Le sensationnalisme a du bon. C’est un vrai principe de précaution.

Tous les journaux enbrayent. C’est l’Huma qui invente l’expression « bébé monstre ». L’Express publie un article sur « la drogue infernale ». Et France soir donne la parole à Jean Rostand qui affirme : « Chaque bombe H crée de nouveaux monstres ».

Drôle de feeling que ce plongeon dans l’époque qui nous m’a vu naître. Les journalistes semblent d’abord effrayés par les bébés. Puis ils donnent la parole à des toubibs. Il y a par exemple ce médecin de quartier qui affirme connaître beaucoup d’enfants anormaux qui « malgré leur disgrâce physique tragique semblent heureux de vivre ».

En fait, quelque temps après la découverte des effets ravageurs de la thalido, la vraie question c’est : faut-il autoriser les mères qui l’ont absorbée à avorter. A l’époque, il n’y a pas de dépistage, d’échographie, d’ amniocentèse…Et surtout, l’avortement n’est pas autorisé. Quelques britanniques y ont exceptionnellement droit. Mais voilà. No more.

L’avortement est interdit. Mais l’infanticide est toléré. Quand la pauvre Corinne Vandeput (oui je sais ça ne s’invente pas) tue son bébé monstre à Liège avec la complicité d’un médecin, le monde entier l’absout.

Je ne me sens pas du même monde que les chrétiens hystériques qui hurlent « laissez-les vivre ! » Mais je ne crois plus que les femmes doivent être seules juges de cette décision. Leur corps leur appartient, OK. Il apparient aussi au bébé qui y crèche.

Je suis un bébé monstre. Simplement égratigné par rapport à tant d’autres victimes, mais monstrueux quand même. Raté. Je ne supporte pas l’infanticide. Et je ne souscris plus à l’avortement préventif.

Combien d’entre nous seraient-ils vivants si la thalidomide était apparue au XXIe siècle ?

18.11.2005

9

Neuf mois. Neuf mois sans souvenir, sans rien. Et puis un grand slaaachhhh, un grand cri, une petite tête, un petit corps, de petits bras et une petite main avec deux petits doigts.

C’est le moment le plus important de ma vie. Dans 29 ans, j’en aurais un autre quand ma fille de zéro jour et neuf minutes m’enveloppera d’un regard terrible. Comme si en découvrant la vie, elle avait vaincu la mort, la maladie, l’infini, la chimie et la pharmacie. Ma fille avec dix doigts. Merci seigneur. J’ai dit ça dans ma tête en la tenant dans mes bras. Merci même si je ne crois pas en toi.

Mais moi avec sept appendices. Raté le bébé. Au bout de neuf mois. Je veux imaginer le regard de ma mère, le désespoir de mon père ce jour-là. Je ne peux pas. Impossible.

Il me faudra pourtant bien un jour en parler avec eux. Bientôt. Bien sûr, bientôt.

De ce jour où le sol a dû se dérober sous les pieds de mon père, le monde s’écrouler sur le lit de ma mère. Un autre que moi a déjà décrit tout ça très bien. C’est là :

http://www.yanous.com/espaces/parents/parents010223.html

Voilà.

Cette culpabilité immense qui a dû les anéantir. Pourquoi, comment on a pu engendrer ce ratage ? La faute à qui. La faute à quoi. Le lien entre la thalidomide et les malformations ne sera rendu public qu’à la fin de 1961. Et je suis né en janvier.

Au moment de la naissance, ils ne savent pas pourquoi ils ont hérité du gros lot, mes parents. Ils ne savent même pas qu’ils ne sont pas seuls. Devinent-ils au moins que j’ai de la chance dans mon malheur ? Je n’ai perdu que trois doigts alors que de par le monde, des milliers de frères et mes sœurs sont démembrés.

Pourquoi seulement trois doigts ? Ce n’est pas une roulette. C’est statistique. J’ai lu quelque part que quand votre mère prend de la thalido avant la 24ème semaine, vous perdez vos oreilles. Entre la 24ème et la 33ème, vous êtes touché aux brras. Après la 27ème semaine, ce sont les jambes qui trinquent. Moi, j’ai du sucer ce poison après la 32ème. La chance.. Mais avant la 36ème. La poisse.

Après les 36 semaines, on est formaté pour l’export. 4 membres, 20 doigts. Tout complet. Classique. Banal.

Tranquille.

Je n’étais pas loin du but. Carrément en fin de course. La grossesse a dû être pépère. Jusqu’à la cata. Jusqu’à ce que ma mère veuille soigner ses insomnies sur les bons conseils d’un toubib qui lui a prescrit un médoc même pas officiellement autorisé en France ? Est-ce que je garde un souvenir quelque part dans mon inconscient du bombardement chimique qui m’a niqué une partie du bras gauche ? Je devrais faire un stage de cri primal pour explorer ce trauma.

Ou simplement en parler avec ceux qui m’ont engendré.

29.10.2005

44

Pourquoi ce blog ? Pourquoi faire ? Il y a trop de blogs ! Marre des blogs ! C’est chiant les blogs ! Aucun intérêt les journaux extimes des autres. La vie des autres n’a aucun sens. C’est comme les rêves des autres. Rien de plus soporifique que le rêve d’un autre. Alors un cauchemar…

Mais, j’y succombe à mon tour. Ma vie n’a pas le moindre intérêt. Sauf pour celui ou celle qui voyage dans la même galaxie. La galaxie Thalidomide. Voilà, ce blog est là pour ça. Il est là pour moi. Il est aussi là pour vous, nous, toi et tout le toutim qui tape vainement thalidomide sur google et n’a rien à se mettre sous la dent en VF à part un site québécois très bien documenté mais sans forum (www.thalidomide.ca/fr) et quelques blagues consternantes.

Combien de victimes de la thalido en France ? Mystère. Il paraît qu’officiellement, nous n’existons pas. Car la thalidomide était distribué sur le territoire en attente d’une officialisation.

Un peu comme ces avertissements idiots avant les films dans les cinés demandant à un public, composé entre autres d’enfants, de vérifier que le film est bien destiné à tout public.

Donc voilà, on a donné. Quelques fœtus made in France, cobayes sans le savoir d'un médoc fantôme en attente d’une officialisation. Et comme la thalidomide n’a pas été officialisée… nous n’existons pas ?

La thalido, c’est vraiment épatant. Comme une répétition de toutes les conneries de la fin du XXe siècle. Le nuage de thalidomide s’est arrêté à nos frontières comme celui de Tchernobyl. Nos mères ont acheté sur ordonnance des médicaments virtuels. Donc, contrairement aux victimes de l’amiante ou du sang contaminé, nous ne serons pas dédommagés. Mes trois doigts n’ont pas pu disparaître puisque je n’existe pas.

En France, il n'existe aucune association, aucun recensement, aucun suivi médical des victimes de la thalidomide.

Et pourtant, j’existe merde ! Et je sais que je ne suis pas seul.

Je sais qu'un jour, d'autres victimes interviendront sur ce blog et monteront à leur tour des sites. On a survécu. On a tous le même âge. Mais pourquoi a-t-il fallu attendre 44 ans pour qu’on se décide enfin à murmurer un cri ?

25.10.2005

5000

Entre 1957 et 1961, des milliers de foetus ont été empoisonnés par la thalidomide, un médicament vendu aux femmes enceintes pour combattre les nausées matinales et les insomnies.

Entre 10 000 et 20 000 bébés sont nés avec des défaut congénitaux. Sourds, aveugles, défigurés et surtout déformés.

La thalidomide démembre ses victimes atteints de phocomélie, du grec « phoke » (phoque) et melos (membre). Les mains et/ou les pieds sont directement rattachés au tronc. Comme les phoques.

La phocomélie est la principale malformation dont sont victimes les enfants de la thalidomide. Il en en existe d'autres. Dont la mienne.

46 pays ont été trouché par ce fléau. Dont la France. Il resterait aujourd’hui 5000 survivants dans le monde. Dont moi.