10.04.2006
L'élégance de l'androïde
Je dois encore faire un détour par la science fiction. Je sais, c’est une obsession et que ceux qui y sont réfractaires me pardonnent. Mais, la SF a aujourd’hui a un gros avantage sur les religions : ce qu’elle prédit finit par se réaliser.
Avec du retard, du décalage et souvent par des chemins inattendus… la fiction rejoint la science, les fusées traversent l’espace et les idées circulent plus vite que les fusées. La plupart des technologies décrites dans Minority report, du papier électronique animé à la biométrie en passant par l’ordi qui se pilote avec les doigts existent déjà en 2006.
Et c’est pas tout.
Les robots nous montrent la voie. Mais l’émergence de cette nouvelle espèce, de ce lien manquant entre l’humain et le monde animal n’a pas les atours qu’on soupçonnait. Bien sûr, les GI ont déjà des ancêtres de Terminator comme auxiliaires et les aspirateurs robotiques sont en vente sur le net. Mais les robots intelligents ne sont pas de cette engeance.
Le robot intelligent… c’est d‘abord un corps.
Pendant des décennies, on a cru que pour faire un robot impeccable, il suffisait de construire le plus gros mega top giga super hyper ordinateur programmé pour être bien plus intelligent que cent cinquante prix nobel réunis. On a donc construit des ordis dopés aux neurones, des super cerveaux calculateurs en espérant que n’importe quel corps robotique pourrait les contenir. Oh bien sûr cette croyance bêtasse en la supériorité de l’intellect sur le corporel a produit des computers capables de battre Kasparov. Mais pas un seul robot susceptible de servir une bière et de rincer la chope. .
Le robot de nouvelle génération n’a rien voir avec ces ordinateurs mal dans leur peau. C’est est une simulation de l’homme. Des pédiatres et des éthologues s’intéressent par exemple aux comportements d’Aibo, le robot chien de Sony, et de ses petits amis qui modélisent la petite enfance.
Et cette simulation nous prouve que c’est l’expérience corporelle qui sculpte l’intellect. C’est parce qu’il a des capteurs pour interagir physiquement avec le monde que le robot évolue enfin. C’est son expérience corporelle qui forge ses capacités de prédiction.
L’intelligence est dans le matériel. Le pur esprit, c’est du bluff. Ca n’existe pas. Un pur esprit est con comme une bite.
Si je puis dire.
Car finalement un pur esprit est bien plus inculte. Le sexe a au moins le sens des sens.
Le corps nous éduque comme il modèle nos artefacts androïdes. Nos membres sont des capteurs qui non seulement interagissent avec l’environnement mais qui, de surcroît, enseignent à nos neurones la réalité des choses. Le geste précède la pensée. Ainsi, on a découvert que les connexions neuronales déclanchées par l’acte de déchirer un papier chez un singe étaient les mêmes que celles activées par le bruit du papier qui se déchire.
Nos capteurs nous permettent d’apprivoiser le monde. Mais qu’en est-il lorsqu’ils nous font défaut ? La perte de membres entrave-t-elle nos capacité à penser le monde ?
Nous sommes la preuve vivante qu’il n’en est rien. Oserais-je dire : au contraire… Tous, nous développons des dons pas innés pour palier notre déficit corporel.
Je vis par, pour et grâce à l’écriture, art de la main reliée au cerveau, la main tient la plume et pianote sur le clavier. Elle est une matérialisation corporelle de l’intellect.
Et mon esprit ne serait rien sans elle.
Je suis une main car il m’en manque une.
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03.04.2006
Entre deux ailes
Une nuit, j’ai 18 ans. Une fille prend ma main. Elle la pose sur sa paume droite puis referme sa main gauche sur la mienne. Comme un croissant glissé entre les deux ailes d’un ange.
Elle, c’est Joëlle avec deux « l » que je n’ai connue que le temps d’un battement d’ailes. Le lendemain, comme un oiseau, elle repartira, là-haut, vers le brouillard et je resterais là-bas dans le midi, le midi-i-iii. Notre rencontre n’est pas vrament un beau roman, pas tout à fait une belle histoire, mais elle est au moins ponctuée par un moment unique.
Quand ses deux paumes se rejoignent pour cloîtrer ma main déguisée en lune, elle semble mimer un applaudissement au ralenti.
Sensation inédite : elle n'enveloppe pas ma main du regard, elle la couvre de chair. Découverte d'un nouveau sens.
Elle est rousse, sa peau trop laiteuse miroite les rayons de l’autre croisant tout là-haut et ses yeux trop noirs obscurcissent les miens trop rien.
Il y a une marée d’étoiles ignorantes en apesanteur au-dessus des vignes.
Et ma main en forme de lune reste tapie entre ses ailes. Paume contre paumes. Pour la première fois.
Ce souvenir m’apaise encore.
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26.03.2006
La posture du chef d’oeuvre
J’ai plus d’un corps à mon arc. J’ai découvert ça un jour de ma préadolescence pas rebelle. Il suffisait de grandir pour maigrir. Je suis donc passé du petit gros à l’ado svelte. Trop fort.
Malheureusement, ma main n’a pas voulu suivre le même tropisme. Ah, j’aime bien ce mot : tropisme. Il me fait bronzer.
Mais je m’égare. J’étais venu vous parler du corps et de l’art. Un jour, il y a une dizaine d’années, la télé a diffusé un reportage sur des Suédois victimes de la thalidomide. Et dans ce docu pas con, un des protagonistes, un garçon de mon âge forcément, homme tronc sans bras ni jambes, racontait qu’un jour dans un musée, il avait croisé un groupe d’ados captivés par son apparence. D’autant plus fascinés que cet homme démembré ressemblait aux statues mutilés en provenance directe de l’antiquité exposées dans la salle.
Glups. Ce témoignage me hante encore. Ce garçon de mon âge, je me répète je sais, mais merde on a vécu dans un placenta à la même époque bordel, donc ce type sans bras ni jambe, peintre de la bouche à ses heures je crois, intelligent et mignon de surcroît comme peuvent l’être les Suédois quand ils ne ressemblent pas à Bjorn Borg, bref ce gars, mon frère, était un monstre… et en même temps une œuvre.
Et nous en sommes tous là.
Messieurs dames, il faut bien le dire, le confesser, l’avouer,le cracher sous serment et en chialant, le préjudice de tout estropié est d’abord esthétique. C’est grave docteur ?
Bien sûr que c’est grave mon gars ! Dans un siècle dominé par l’apparence !
Mais, as usual, en ces terres infécondes de la déstabilisation moléculaire, le pire est l’ami du mieux. Et repriçoquement.
Ainsi Alison Harper. Une vraie british provoc, fille improbable de Sid Vicious et de la City, une mutiliée excentrique qui n’a pas peur de monnayer ce qu’elle exhibe. Herself. Mais rien à voir avec les monstresde foire. Elle est ensorcelante Alison, c’est une démone et une transgression réussi
e du nombre d’or. Elle avoue sur son site une passion pour la Venus de Milo. C’est normal, c’est sa sosie.
Alison Harper a commencé sa carrière planétaire en devenant enceinte d’un type qui l’a laissé tomber. Allisson « pregnant » est aujourd’hui une statue troublante de Trafalgar Square au pied de l’autre éclopé de Nelson. Troublante car belle bien sûr. Belle comme une Venus de Milo.
Atteinte de la phocomélie, Alisson n’a pas de bras et guère de jambes. Elle n’est plus tout à fait un corps humain. Mais elle est pleinement une œuvre d’art. C’est son credo, son ambition, son destin. Sa posture. Ses photos sont esthétiques. Pas repoussantes. Non. Presque sexy. C’est son truc à Allison. Elle raconte ça dans son site. Elle trouble le populo. Une punkette belle comme une déesse mutilée.
A des degrés divers, nous sommes tous comme elle des œuvres d’art. Transgressant les codes esthétiques pour en inventer d’autres. Picasso de l’anatomie. Notre esthétique déstabilisante pour le commun des mortels stupéfie l’amateur d’art. A ce petit jeu, Alison a pris une sacré longueur d’avance. Allez voir !
22:05 Publié dans Le stade du miroir | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

