19.03.2006

La richesse de l'esquive

Parler d’autre chose. De mon amour du vélo, de ma crainte des quatre roues, de mes enfants si étonnants, de mes idées pour la France, pour l’Europe, pour le monde, l’humanité et la ratatouille. De mon combat pour un couscous aux lardons et l’institution d’un empire en Europe. De mon adiction à l'exil. De mon inclination au retour. De mon aversion pour les jupe culottes, les moustachus, les pantalons qui piquent, les antennes paraboliques…De mon militantisme athée pour trois jours fériés. De ma peur de l’immortalité. De mon envie de plaire. De ma peur de décliner. De mon goût du luxe et de mon penchant vers la simplicité. De mon admiration pour Gary et Céline. Que faut-il faire pour transcender son corps : devenir un héros ou une ordure ? Pourquoi suis-je fasciné par le Japon ? intrigué par les Scandinaves ? Admiratif des Suisses ? Proche des Juifs ? Et des Arabes ! Pourquoi toutes ces questions qui n’intéressent que moi et s’éloignent tant de ce qui nous réunit ici…

Parce que mon univers est celui d’un homme qui comme toi et toi et vous, oublie sans cesse qu’il n’a pas tout à fait tout les attributs du reste de l’humanité.

Pierre et Lilas racontent que lorsqu’ils rêvent, ils s’imaginent avec les membres qu’ils n’ont jamais eus. Comme si la représentation mentale qu’ils ont de ce que nous ne sommes pas, était plus forte que la réalité.. Voilà la puissance. La culture fucke notre nature. La culture nous extériorise, nous shoote en orbite, nous camoufle notre camouflet.

On s ‘oublie. Un temps.

Je ne crois pas être parvenu à me rêver un jour avec dix doigts mais je suis certain d’oublier qu’il m’en manque trois si je spécule trente secondes sur un concept pas manuel.

Bien sûr, ce qui s’efface en une demi-minute et perdure une demi-heure revient comme une gifle en une demi-seconde. Il suffit d’une paire d’yeux qui s’accroche à l’apparence comme un chien gluant… Un seul regard vous vise et tout est dépucelé.

Mais la maladresse disperse adroitement la honte et la peur. Entre ces brusques rappels de notre inhumaine condition, la richesse de l’esquive efface avec grâce toutes les scories d’impotence hébétée.

L’oubli de ma condition est peut-être plus évident car mon handicap est léger. Mais je crois qu’entre les coups de canifs portés par la terrible lucidité, notre cerveau fonctionne à plein régime et s’oublie comme dans vos rêves. Nous sommes entiers et unis. Notre faille physique n’est qu’une idée. Ce n’est pas une réalité, c’est un concept qui n’existe que dans la tête de ceux qui nous regardent. Tant qu’ils regardent ailleurs, l’os évaporé ne manifeste pas son absence. On n’a pas besoin de cartilage, d’index, de fémur ou de paume pour penser, concevoir, exprimer.

Au contraire.

On se demande souvent comment Stephen Hawking a pu devenir l’un des astrophysiciens les plus féconds de la planète en restant cloué dans fauteuil. Mais la question n’est-elle pas à retourner : et si c’était parce qu’il était condamné à ne plus maîtriser son corps qu’il a pu concevoir des théories audacieuses où l’univers commence par un big bang et s’achève par un trou noir.

12.03.2006

La detresse du striptease

Il faut bien en parler un jour. Le dissimulateur est génétiquement programmé pour devoir un jour assumer sa nudité. Il me faut bien parler des filles.

Je n’ai jamais été un dragueur. Ou alors un dragueur consternant. Depuis l’âge bête, ça m’a passé. Et heureusement, ma génération n’est pas restée scotchée sur l’âge con jusqu’à 30 ans.

Mais il faut bien l’avouer, avant de coucher, je cachais ce qui me manquait. Je ne le montrais pas. Je n’en parlais pas et quand j’y repense, je me consterne.

Et après je m’étonne que mes amours adolescentes dépassaient rarement le stade d’un cdd de courte durée. Je n’ai même pas le souvenir d’en avoir parlé avec la plus longue de mes relations (quatre mois, je crois). Je me souviens que je connaissais leurs seins avant qu’elle ne touchent ma main.

Je n’aime pas tracer ces mots sur l’écran. J’ai le tempérament voyeur, moi. Pas exhibo. Mais il faut bien passer aussi par là pour continuer à boucler cette boucle. C ‘est bientôt le printemps, il est temps.

Le jour où je me suis retrouvé à poil avec une rousse consentante, il a bien fallu en parler. Pour de vrai. Elle disait que j’étais un mutant. Bien sûr, ça me plaisait que ça lui plaise. Je me suis toujours senti plus proche d’ET que de Rambo.

Mais d’avouer, de montrer, de me laisser toucher, de me voir regardé, de me sentir humé, de me croire apprécié m’a toujours rendu sans voix.

Les filles que j’ai connues m’ont pourtant toujours rassuré, considéré comme un être humain à part entière. Je me souviens que l’une me faisait presque la morale considérant que je devais montrer toutes mes facettes. Une autre jouait l’indifférente…

Ma femme m’a toujours dit qu’elle ne me considérait pas comme un handicapé. Elle a passé sa vie avec moi à oublier que je l’étais. C’est normal. Je ne le suis qu’à l’intérieur de moi. Ce qui nous nuit est bien moins visible que ce qui se voit.

Mais aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de regarder mes doigts perdus comme de petites castrations. Exposer leur absence, c’est attenter à ma pudeur. J’ai moins peur de montrer mon corps que ce qui lui manque.

04.12.2005

Les chiffres et les lettres

Il faut que je m’explique. Je hais les chiffres. Et pas qu’un peu. Je ne connais aucune table de multiplication au delà de sept. Ah, sept, c’est très classe. Comme les merveilles de l’Antiquité hellénistique ou les nains de Blanche neige ou un septennat d’avant les ridicules quinquennats ou les jours ouvrables nécessaires à la création du monde. Ou mes sept doigts.

Car voilà,je n’ai été capable de compter sur mes dix doigts. Ca n’a l’air de rien comme ça, mais être limitée à une table de sept, c’est une destinée mathématique qui est morte dans l’œuf avant d’avoir engendré la moindre poule. La dictature décimale m’a aplani la bosse des maths. Au bulldozer.

Dix, c’est pourtant d’un vulgaire ! C’est symétrique, dix. Ce n’est même pas un nombre premier. Comment peut-on construire un système sur un nombre divisible ? Comme les républiques, les mathématiques devraient être unes et indivisibles.

Je suis unique. Sept est unique. .

Mais mon unicité se heurte à l’imperium scissipare.

La scissiparité est une reproduction asexuée. Basique. La septuatitude est la base de la pensée bancale. Et le bancal est fécond. Deux bûches profilées et parallèles meurent à petit feu. Une bûche tordue négligemment posée comme une oblique perverse sur la grosse allongée, fait crépiter de mille étincelles le bois mort.

Je n’ai pas honte de mon asymétrie. Je ne parviens pas à l’assumer en public. Nuance. Mais je sais aussi que ma main droite éclatée comme une étoile et ma main gauche résumée à un croissant ressemblent à un manifeste héraldique affirmant la primauté de la diversité sur la photocopie.

Je m’égare ? A peine. Mon infirmité m’a initié à la singularité. J’évolue dans un milieu de gosses de riches qui savent ânonner ce que leurs parents leur ont inoculé sans être capable de la moindre originalité. En marketing, on appelle ça le bench marking. En politique, le politiquement correct. Ou la pensée d’adhésion. Le monde qui m’entoure est une gigantesque photocopieuse qui duplique des clones à l’envi.

Mais me sachant différent, je sais que je pense différemment. Je n’ai pas envie d’être comme les autres. Je sais faire semblant, il faut bien survivre, mais mon masque ne sait pas (ne veut pas ?) bâcher ma plume.
J’ai appris que le monde est différent à partir du moment où l’on pose sur lui un regard asymétrique. Il n’est ni blanc, ni noir, ni rose… il est intensément paradoxal. Mon monde est ainsi basé sur un axiome banal mais paradoxal : j’ai de la chance dans mon malheur. Ou plutôt mon malheur est aussi ma chance.…

En dépit de tous les chiffres qui ont inauguré ce blog, mon incapacité à compter et ma répulsion pour la culture des nombres (Ah comme je hais l’expression « être à deux doigts de… » !), me vouent à la lettre pour échapper au néant.

Toulouse Lautrec aurait-il été un grand peintre s’il n’avait pas été petit ? Stephen Hawking se serait-il intéressé à l’immensité de l’univers s’il n’avait pas été cloué comme un pantin disloqué dans un fauteuil ? Djamel serait-il aussi drôle s’il n’était pas obligé de cacher sa main dans sa poche ?

Il y a des parrains pour tous les goûts au royaume des éclopés géniaux. Il m’arrive cette nuit d’être fier comme dans mon enfance de ma différence. J’ai comblé ce vide entre deux doigts par des lettres. J’ai remplacé une soustraction de quelques unités par des milliards de mots.

06.11.2005

10

Un jour, j’ai eu dix doigts. Deux mains, dix doigts. Comme tout le monde. Un cadeau de mes parents. Qui a tenu quelque temps. Trois ou quatre ans.

Un cadeau empoisonné. Ou plutôt mal emballé. Ils voulaient pourtant bien faire, mes parents. Alors, ils m’ont emmené dans un immeuble immonde, une barre de la sécu, avenue de Flandres à Paris.

Ce jour là, ils ne m’avaient pas affranchi. Ils ne sont pas très bavards mes parents. Carrément muets sur les sujets qui peinent. On allait voir un docteur. Point. Pourquoi faire ?. Mystère.

Le médecin a regardé ma main. Il a demandé pourquoi je venais. Mes parents ont répondu que je commençais à la cacher. Carrément muets, mais pas complètement aveugles mes parents. Ils avaient bien capté mon désespoir. Alors le toubib a dit : « Ah, donc, il est coquet ! ».

Coquet !

Je vivais une honte permanente et l’autre, suffisant dans sa blouse blanche, n’avait rien de mieux à dire que de me traiter de coquet. Et un type qui hurle quand on lui arrache les tripes, il le traite de douillet ?

Coquet !

J’étais coquet parce que je ne supportais plus le regard des autres. Pas le regard imaginaire que perçoivent les ados qui se trouvent trop gros, trop petits ou trop cons. Non, la vraie agression visuelle des autres qui vomissent leur pitié entre les cils.

Coquet !

Tu parles d’un symptôme. Pour me soigner le bobo, il m’a prescrit une prothèse. Un cache-misère couleur chair. Avec cinq doigts.

Pour enfiler l’engin. Il a fallu m’opérer. J’ai creusé le trou de la sécu par coquetterie. Adepte de la chirurgie esthétique à 14 ans. On m’a redressé le pouce et, aujourd’hui, mon croissant est asymétrique. Comme une pince de crabes.

Mais j’ai vécu avec une prothèse. Une armure en plastique qui luisait trop au bout de trois mois à l’air libre, une main inutile qu’il fallait enfiler avec de la crème nivéa et qui durcissait comme de la glace à zéro degrés. Elle enserrait mon avant-bras et demeurait impossible à retirer.

Une horreur,

Mais une horreur pratique. Elle faisait illusion. Au premier regard, on n’y voyait rien. J’avais dix doigts. Dont cinq immobiles, mais bon. Bien sûr, je ne pouvais pas porter de tee shirts. Évidemment, elle bloquait toute ma motricité côté gauche, comme une béquille qui empêche à un manchot de marcher ! Off course, il me fallait révéler sa présence à un moment ou à un autre à tous les gens que je fréquentais... Quoique. Ils savaient. On ne vit pas avec une main customisée en toute impunité.

Mais le coquet a assuré. Ou plutôt, il a survécu. Grâce à cette prothèse ? En dépit de cette prothèse ? Je ne sais plus. Je me souviens juste de l’instant où j’ai glissé cette œuvre d’art dans un tiroir. Pour ne plus la revoir. Adieu prothèses, thèses, antithèses et synthèses.

J’ai voulu vivre nu. Ou presque. Mais ça n’a pas marché. Une main ne se manipule pas.

28.10.2005

5 - 3 = 2

La thalido me mine. La thalido m’empêche de vivre comme je l’entends. La thalido m’exclut d’une partie de la normalité. La thalido m’empêche de jouer du piano, de couper correctement ma viande et de parler le langage des sourds. La thalido ne m’a pourtant pris trois doigts et atrophié deux autres. Je ne suis qu’un handicapé de troisième zone, une victime de pacotille comparée à mes frères et sœurs de la planète des mutilés du baby boom. Les humains démembrés par ce poison qui s’est infiltré dans le placenta de nos mères ne peuvent cacher au monde ce qui leur manque.

Moi si.

Impossible de dissimuler un bras en moins. Si facile de glisser mes trois doigts perdus dans la poche. Ni vu, ni connu. Je vis aux yeux du monde comme si j’étais à l’image des six milliards d’humains en bon état apparent. Grâce soit rendu à l’inventeur de la poche qui m’a permis de cacher, à tous les gens que je croise, ma main.

Ma main.

Je l’appelle « ma main ». Pourtant j’en ai deux, de mains, mais seule la gauche a le privilège de s’appeler « ma main ». L’autre tape ces lettres, brosse mes dents, ouvre les serrures, saupoudre les plats, serre les mains des autres… mais ne s’appelle pas. Quand je dis « ma main », c’est d’elle qui s’agit. La seule qui vaut la peine d’être nommée. L’autre n’a pas besoin de nom. Elle fonctionne.

Pourtant, "Ma main" est aussi plus ou moins en état de marche. Elle peut coincer un lacet, tenir vaguement une fourchette, enserrer un guidon… oui voilà enserrer. C’est bien le mot. Car ma main n’est pas une main. C’est une serre en forme de croissant.