18.06.2006

la faute à la photo

Plus l’échéance approche et moins ma muse m’amuse. Je sèche et repousse d’autres rendez-vous. Et j’esquive des rencontres inattendues. Or, plutôt que de tricoter d’autres commentaires, je vais de ce pas écrire la note qu’il faut sur la photo. Oh, Chmiel. Tu me pousses dans de nouveaux retranchements. Alors que je continue à me révéler masqué et me raconter sous pseudo, tu voudrais que je me montre, main comprise, au grand jour ? Je déglutis. C’est la faute à l’ADN pensais-je chaque jour davantage et tu bifurques de la faute aux gènes vers la photogénie. Comment puis-je me révéler par ce que je maîtrise le moins (mon image et la représentation qui circule dans la tête des autres) alors que j’ose tout juste me dévoiler avec ce que je « manipule » le mieux (les lettres qui s’imbriquent dans les mots qui font des phrases pas trop phraseuses). Je suis perplexe Chmiel. Et un peu abasourdi aussi. Alors que je touche du doigt (si je puis dire) la vraisemblable méprise thalidomidienne, tu t’embarques dans ce bean’s… Quel serait l’objet du reportage ? Les victimes cachées d’une maladie honteuse ? Ou les orphelins d’un mutilateur introuvable. Car nous en sommes là, pas vrai ? Improbables bébés ratés venus on ne sait comment et on ne sait où. J’aime bien ta manière de scotcher en 2 D des déviants comme des cow boys lorrains en attendant les trans… Un peu à la Diane Arbus. Mais accepter de faire partie de ta ménagerie serait pour le coup assumer un côté bestial ou plutôt bestiaire… en suis capable ? En sommes-nous capables ? Lilas a commencé à répondre. J’avoue que je bafouille. Tous deux nous savons que la photo est notre plus vieille ennemie. C'est en regardant un tirage de notre ratage que nous primes conscience du regard des autres. Et tu voudrais la transformer en alliée…

08.06.2006

La politesse du nippon

(suite de la grossièreté du Gaijin) Cette année… j’ai d’abord recommencé ma pratique de l’esquive. Toujours impoli face à des Japonais imperturbables. Sauf le dernier jour à Osaka… Je venais d’arriver avec un peu de retard à mon rendez-vous et j’avais face à moi cinq interlocuteurs au lieu des deux escomptés. Des petites huiles de la ville. Tous se sont précipités vers moi avec leurs cartes en main. Un peu paniqué par ce bean’s, j’ai alors cherché ma réserve de cartes dans mon sac… et dans la précipitation, j’ai subitement opté pour la présentation à deux mains. Et ils sont restés pareillement imperturbables… polis, indifférents. Ne marquant aucune surprise, évitant à merveille ce regard de biais que je croise si souvent en Occident. Non, rien. Zen. Comme si ma différence était invisible. Je ne connais pas encore assez le Japon pour savoir quel statut on réserve aux gars comme moi. Je sais simplement que c’est le pays des Yakusa qui se mutilent le petit doigt. On m’a peut-être pris pour un super Yakusa encore plus décousu que les autres ? Tu parles. Sérieusement, le Japon est surtout le pays de Hirotada Ototake qui est né sans bras ni jambes mais pas sans humour. (J'aimerais faire des liens sur la vie et l'oeuvre de ce Nippon incroyable. Malheureusement les fonctions multimédia sont HS aujourd'hui - tout comme les retours chariots - ..., tapez son nom dans un moteur de recherche et vous verrez...) Face à mes interlocuteurs, je n’étais pourtant pas un Gotai manzoku pour reprendre l’expression de Hirotada Ototake. Là bas, quand on demande aux futurs parents ce qu’ils préfèrent, une fille ou garçon, ils répondent ‘peu importe du moment qu’il est Gotai manzoku »… un bébé avec des jambes et des bras (gotai) complets et normaux (manzoku). Je n’étais ni vraiment complet, et pas tout à fait normal, mais mes cinq Japonais ont fait comme si de rien n’était. Leur attitude ne relevait pourtant pas de l’indifférence, ni de l’hypocrisie. Non, simplement de la politesse. Quel dommage d’avoir oublié de rendre cette politesse à toutes les autres personnes que j’ai pu croiser pendant ce séjour. J’aurais pu ainsi aborder une des questions qui me turlupinent avec ishiguro, roi des robots. Ce savant un peu à l’ouest est l’inventeur d’actroid, la robote qui nous ressemblent comme deux gouttes d’eau. Il conçoit des androïdes qui nous serviront peut-être de clones dans le futur. Et son équipe est l’une des plus en pointe dans la recherche sur la sensibilité des peaux de robots. Mais pendant son entretien, j’ai omis de lui demander si ces recherches pouvaient aussi servir un jour à greffer la main des Skywalker … En pleine interview, j’oublie toujours les questions essentielles.

05.06.2006

La grossiereté du gaijin

Ecrire. Ecrire car c’est lundi. Je sais que certains attendent la note, se connectent dès le dimanche soir pour vérifier l’état des lieux en ligne… et puis non, rien, hier. Les abonnés de la newsletter du lundi savent aussi que le blog est réactualisé pour eux. Alors, oui je dois écrire, respecter le pacte, pour vous comme pour moi…. Et j’ai des choses à dire… mais guère la force.

Une semaine intensive de reportage et trop de Jet lag dans la vue m’embrouillent les mirettes et la machine à comprendre. J’atterris après 12 heures de vol et 7 h de décalage horaire… je peine à trouver mon esprit et mes mots. Je sens que je vais bafouiller sur écran… et pourtant, je dois raconter deux ou trois choses sur cette semaine.

J’étais au Japon. Pays culte que j’admire toujours un peu plus à chaque voyage. Je raconterai en d’autres lieux ce voyage… mais dans ces endroits publics, je ne m’étendrais pas sur ce que je vais aborder ici.

Tous les voyageurs, même en chambre, savent et connaissent les différences culturelles des civilisations qui nous entourent. Différences qui font mal quand on n’est pas équipés pour les respecter.

La main gauche est impure chez les Arabes et j’ai déjà raconté dans "Les regards et les pierres" ce que j’ai vécu au Yemen.

Je me souviens aussi de mon embarras au Sri Lanka ou en Inde, cette manie de saluer les mains jointes comme en prière m’a évidemment mise mal à l’aise à chaque voyage. En occident, habituelle chance dans mon malheur (la main gauche est amochée, la droite est valide), je peux manier le shake hand sans problème et sans LA dévoiler. Mais au Japon…

La manie de se courber, voire de se plier en deux, les bras plaqués contre le corps des Nippons ne m’a jamais gênée. De trois quart face, on y voit que du feu… mais une autre coutume jap m'affole. Après la courbette, le rendez-vous d’affaire commence par la présentation de la carte de visite. Une présentation à la japonaise : il faut présenter sa carte avec déférence en la tenant des deux mains. Et la recueillir pareil : des deux mains. Enfreindre ce rituel est une marque d’impolitesse notoire…

Lors de mon précédent reportage, j’avais été scrupuleusement impoli en prenant d’une main ce que l’on me tendait de deux autres. Mais mes interlocuteurs ne laissaient rien paraître. Après tout, je ne suis qu’un gaijin, bien grossier…

Et cette année…

Cette année, je la raconterai plus tard cette semaine car je commence à plonger… bonne nuit.

12.02.2006

La stratégie de la pitié

J’étais fauché et j’acceptais n’importe quoi : vendeur de journaux dans la rue, manutentionnaire, coupeur de dépêches, serveur… que des boulots où le pouce qui tient le paquet de journaux, la paume qui maintient les caisses, les doigts qui tranchent le papier ou la main qui maintient le plateau ont plus d’importance que le cerveau. Je dissimulais vaille que vaille. As usual. Je n’avais pas le choix.

Quand on brille plus facilement par ses neurones que par ses talents manuels, la voix est toute tracée. Mais quand on n’a pas le choix… quand on est condamné à briller à défaut de manier… Je me souviens que Paul Marcoux a orienté son fils Pierre vers un métier intellectuel car c’est là qu’il avait toutes ses chances...

Le manque de doigts n’est pas seulement une souffrance esthétique. Il me prive d’une dextérité que je regretterai toute ma vie, celle du pianiste, du sculpteur, du bricoleur, de l’ébéniste, du saxo, du charpentier, du guitariste et du joueur de Playstation…

Alors à défaut de maîtriser la manipulation au sens propre, j’ai tenté la manip des esprits. Je suis devenir vendeur. Ou plutôt commercial.

Oh, pas longtemps, pas tout le temps, pas souvent. J’avais 21 ans ou 22 et voulais déjà devenir journaliste. Je bafouillais dans les radios libres. Mais gratuites.

Il me fallait pourtant bouffer. C’est ainsi que je devins vendeur en porte à porte.

Il me fallait arpenter les HLM du Bourget ou de Pantin pour convaincre des pauvres que « pour le prix d’un paquet de cigarettes par jour » (à l ‘époque ça valait pedzouille), il pouvaient souscrire à une assurance décès qui garantissais un maximum de pécule à leur conjoint survivant au cas ils passeraient l’arme à gauche à force de fumer.

Bref, je ne croyais pas un traître mot de ce que je racontais. Mais j’allais quand même sur le front en binôme avec des seniors qui savaient mettre le pied dans la porte et qui se vantaient le soir après quatre ou cinq bières d’avoir baisé des palanquées de femmes esseulées.

J’étais mal dans ce job. Je ne vendais rien. Et au bout de quelques jours, on m’a repris « en main » pour améliorer mon approche.

Face à un chef des ventes, blondinet dans son costume gristounet qui ressemble dans mon souvenir à une sorte de Benoît Poelvorde, je devais faire l’article de mon produit avec paper board à l’appui.

Sauf que le chef a bien vu que je cachais ma main pas finie. Je parlais convenablement grâce à mon expérience radiophonique, mais j’étais mal à l’aise avec mon corps. Benoît Poelvorde m’a donc pris à part en me tenant un peu près ce langage.

« Faut pas la cacher ta main petit. Au contraire. Tu dois la montrer. Les gens, y vont avoir pitié de toi. C’est un atout que t’as en main mon gars, enfin, j’veux dire… » . Il était sympa Poelvorde. Sympa comme tous les vendeurs de cravates, sinon on ne leur achèterait rien. Il possédait une sorte de psychologie instinctive utile pour motiver ses troupes et niquer ses clients. Il m’a mis en binome avec son meilleur élément et on est parti sur la route.

J’ai fait tout comme il a dit. J’ai montré ma main ratée à ce petit couple gentil et presque aussi fauché que moi à qui je faisais l'article sous le regard bienveillant de mon tuteur. Et ils ont signé les cons. C’était ma première vente.

Ca s’arrose, non ? Le soir, j’ai offert la tournée générale à toute l’équipe.

Mais le lendemain, j’ai eu une nausée terrible digne de celles qui me prenait en CM2 quand je devais affronter chaque matin une instit sadique. Impossible d’aller au boulot. J’ai téléphoné pour me faire porter pâle. Et je ne suis jamais retourné vendre ces saloperies d’assurances. Je n’ai même pas réclamé ma com’.

J’ai refusé la stratégie de la pitié. Je me refusais en mini freak mutilé, arnaqueur de bonnes âmes, bête de foire consentante, mendiant déguisé en costard: « à vot’ bon cœur m’ssieur dame » ! L’horreur.

Alors, je suis retourné causer dans le poste. J’ai décroché un contrat « jeune volontaire » à la radio, une sorte de CPE de l’époque, en moins bien payé. J’ai commencé à gagner ma vie en parlant caché. Car après tout c’est ça la radio. Ca convenait très bien à ma stratégie de la dissimulation.

En refusant la stratégie de la pitié, j’ai aussi esquivé la confrontation avec les autres, avec leur regard.

14.12.2005

Les regards et les pierres

Deux fois dans ma vie, on m'a pris pour un Juif. Pas besoin de me circoncire ni de sortir avec une kippa, les circonstances ont décidé pour moi.

La dernière fois, c’était l’année dernière lors d’un reportage en Israël. Je devais rentrer dans un hôtel à Tel Aviv où Sharon donnait une conférence. Un charmant comité d’accueil de flics d’élites lookés comme les braqueurs de Reservoir dog vérifièrent mes papiers et me laissèrent entrer tranquillement en me souhaitant une bonne soirée en V.O. Ils me parlaient en langue locale comme si je speakais l’hebreu en dépit de mon passeport français ! Ma femme m’a toujours dit que j’étais un vrai caméléon dans tous les pays, on me prend pour un Américain aux USA, on me parle italien à Naples, Allemand à Hambourg, polonais à Varsovie... et hebreu à Tel Aviv. Juste après moi, mon chauffeur-photographe-fixer donna lui aussi ses papiers pourtant israéliens, mais il eu droit, avec sa bonne tête arabisante de feuj marocain, à une fouille en règle un peu virile. Il était furieux : lui bon juif pratiquant, ultra-sionniste, ancien du bettar, Israélien depuis 20 ans, réserviste dans les commandos golanis, habitant dans une implantation (c’est le nom israélien pour dire « colonie ») face à Ramallah et toujours armé d’un flingue dans sa boîte à gant au cas où un snipper viserait sa caisse sur les routes reliant les colonies entre elles, lui le vrai juif, on le prenait encore pour un arabe et moi, on me traitait comme un juif !

Bon, ça me changeait, la seule fois où l’on m’avait traité comme un juif, c’était beaucoup moins drôle.

C’était quinze ans plus tôt au Yemen. En bon caméléon, avec mon keffieh et ma dégaine nonchalante, on me parlait en arabe et on partageait le kat avec moi. J’ai une photo dans laquelle je pose les joues pleines de cette came assez immonde en compagnie de nouveaux potes complètement stones, j’ai l’air aussi arabe qu’eux. Ce jour-là, je venais d’ailleurs de faire une petite kat party impromptue avec des jeunes de Sadaa, une vieille cité du nord à la limite de l’Arabe Saoudite où tous les hommes portent non seulement la jambiah, le poignard recourbé de tous les yéménites, mais se baladent aussi en ville avec une kalachnikov. C’est l’accessoire local, un peu comme une cravate pour un cadre de la défense.

Je venais de me faire photographier avec une kalach dans les mains, quand je me suis retrouvé dans le quartier juif, ou ce qu’il en restait. Quelques centaines de descendants de la reine de Sabaa avaient raté l’opération « Tapis volant » en 1949 et n’avaient pas rejoint Israël. J’ai discuté avec un bijoutier à papillotes qui m’a raconté avec le peu d’anglais qu’il maîtrisait sa vie sur place. Une bonne vie de paria, une vie où lorsqu’il quittait le quartier, les enfants lui jetaient des pierres…

Après lui avoir acheté une bague, je suis reparti visiter la vieille ville, rêche et rude, le soleil commençait à faiblir et je suis monté sur les remparts pour faire des photos avec une lumière rasante. Quelques gamins me poursuivaient, plutôt rigolards. Je les ai pris dans le viseur, en premier plan. L’un d’entre eux a alors remarqué ma main réglant l’ouverture de la focale. Il l’a montrée à ses copains et tous m’ont alors toisé en mimant des mains en forme de croissant.

Pas un croissant islamique. C’était la main impure qui était touchée. Je m’étais métamorphosé de touriste en paria.

Le plus grand s’est baissé. Il a ramassé une pierre. Et l’a jeté. Il m’a raté mais sa demi-douzaine de petits copains l’ont aussitôt imité. Touché. J’ai couru comme un dératé, passant devant un vieillard plié de rire avec sa bouche édentée. Les gamins continuaient à me jeter des pierres, deux ou trois autres ont fini par m'atteindre. Pas grosses, pas fortes. Et pourtant incroyablement douloureuses.

Quelques types regardaient la scène d’un air indifférent. Un seul a fini par intervenir pour disperser les gamins. Il s'est excusé pour eux. Je lui ai dit "choukran" avant de me sauver... Je m’étais perdu dans les ruelles et j’ai mis du temps à retrouver mon souffle, mes esprits, mon chemin, par retrouver le quartier juif. La sécurité.

J’avais vécu comme un juif quelques minutes. Et j’avais vécu comme ont dû vivre nos ancêtres, les éclopés de naissance, il y a quelques siècles. Face à la cruauté brute des enfants. Au delà du dégoût, de la moquerie, il y a l’agression physique contre la différence. On peut aussi appeler ça une application concrète du racisme.

C’est la seule fois de ma vie où j’ai, si je puis dire, touché du doigt ce racisme particulier, cette peur irrationnelle de la différence physique. Enfant, je ne l’avais même pas connu. Ou alors, je l’ai occulté. Il faut aller dans des pays encore bruts, moyenâgeux, pour retrouver cette force terrible.

Le regard que l’on porte sur nous oscille du dégoût à la pitié. Il flirte avec le reje mais il n’atteint jamais la haine..

J’ai essuyé quelques quolibet dans ma vies. Ils ne se sont jamais transformés en insultes. Un vernis de civilisation nous protège encore d’un certain eugénisme instinctif. Lors du procès de Liège dans les années 60, quand une mère a tué son bébé sans bras, la sympathie du public était acquise à la meurtrière pas à la victime. On ne jette pas de pierres sur les assassins de monstres car on les comprend si bien.

C’est aussi parce que je ressens instinctivement cette haine latente que j’ai toujours voulu me glisser dans la peau d’un « normal ». Comme un juif qui se convertit et se fait appeler Dupont. Etre un caméléon reste le plus élémentaire des principes de précautions.

Je n’ai jamais raconté cette histoire à quiconque. Même pas à Nicole, une Québécoise que j’ai rencontré ce même soir à Sadaa et qui est depuis devenue une véritable amie. Pourtant Nicole se souvient de mon état ce jour là. En me voyant débarquer dans le restaurant, elle m’a cru drogué, tellement j’avais l’air sonné. J’ai mis ça sur le compte du qat.

Aujourd’hui encore, je suis toujours un peu sonné. Est-ce une raison pour me comporter comme une cloche ? Je dois cesser de jouer les caméléons. Je dois arrêter de craindre les lanceurs de cailloux. Je dois. Mais comment faire ? On évite plus facilement une pierre qu’un regard.

01.12.2005

Le masque et la plume

Pourquoi écrire sous pseudo ? Pourquoi raconter une partie essentielle de ma vie en cachant mon identité ? Parce que justement, la clandestinité autorise l’honnêteté.

Pierre a eu assez d’aplomb pour exercer un métier public en dépit de sa phocomélie. En se prêtant au jeu social des regards. Respect. S’il y a bien un métier que je me suis toujours senti incapable d’exercer, c’est bien celui d’avocat. Non seulement parce que je ne suis pas très doué à l’oral, mais en plus parce que je me sens tétanisé par l’éventualité d’une prestation scénique. Comment faire des effets de manche quand on ne peut parler avec les mains ? Ah, le cauchemar des thalidomidiens italiens !

C’est d’ailleurs une représentation ratée, un loupé consternant devant un parterre de spectateurs qui m’a incité à affronter enfin mon problème.

En technique de scénario, on appelle ça l’incident déclencheur. J’aime à croire que la vie est une juxtaposition de films qui respectent les règles de la dramaturgie. La vie cumule les histoires en trois actes avec un premier acte d’exposition des personnages, suivi d’un incident déclencheur qui inaugure le long deuxième acte. Ce deuxième acte qui est le cœur de l’histoire s’achève par un climax….qui débouche sur le dénouement, le troisième acte si on préfère. N’importe quelle histoire d’amour respecte ces règles.

Ma vie avec la thalido doit aussi respecter les règles de la dramaturgie. Sauf que l’exposition, le premier acte, a duré 44 ans. 44 ans à vivre avec ce manque sans en parler, ou presque. Sans même l’écrire alors que je suis payé pour aligner des mots sur le papier.

L’incident déclencheur a eu lieu en juin dernier. J’étais invité à une cérémonie professionnelle, le genre de festival de Cannes à la manque avec remise des prix à la clef. J’étais membre du jury et invité comme tel à remettre une immonde œuvre d’art au vainqueur d’une des catégories.
Pour cela, il fallait monter sur scène. Bon. Je suis plutôt timide. Mais je ne suis pas certain que je sois timide de nature. Je peux répondre à une interview en direct à la télé par exemple. Il suffit d’être assis et de mettre la main sous la table. Mais monter sur une scène de théâtre devant 200 personnes… non.

J’avais dit oui pourtant. Avant. Mais quand l’organisateur m’a interrogé du regard, voyant que j’étais tétanisé sur mon fauteuil au premier rang, il a eu la délicatesse de comprendre que j’étais incapable de monter sur l’estrade et a renoncé à m’appeler. Si j’étais monté, j’aurais dû m’exposer devant 200 inconnus, tenir le micro dans une main et remettre le prix de l’autre. Et 400 yeux auraient vu mes deux doigts.

Intolérable pensée.

Donc je suis resté cloué sur place plutôt que d’affronter ça. Mais cette minable cérémonie d’Awards m’a au moins incité à affronter enfin ce complexe à la con. Cette main que je cache me gâche l’existence. Il ne se passe pas une journée sans que je songe à la dissimuler aux regards. C’est à la fois un réflexe et une petite souffrance. A chaque fois. Ou une énorme panique devant 200 paires d’yeux.

Cette histoire de cérémonie m’a turlupiné tout l’été. Ce fut l’incident déclencheur. J’ai une palanquée de névroses et de phobies assorties…. Mais je ne veux plus engraisser un psy qui n’a jamais vécu avec trois doigts en moins et qui applique des schémas dogmatiques sur des cas qui ne sont pas répertoriés dans son catéchisme. Cette cérémonie m’a pourtant fait comprendre que je dois défier Miss Thalido.

Mais pas seul.

Au mois d’août, mon corps a décidé que je devais breaker un peu et j’ai opportunément raté quelques marches dans le métro. .Une sale entorse et je me suis retrouvé cloué quinze jours chez moi le pied dans le plâtre, j’ai fini par recommencer à chercher « thalidomide » sur google.

Toujours rien en France. J’ai vu que les Allemands avaient l’air assez actifs. Mais je ne spricht plus le deutsch depuis le lycée. J’ai envoyé un courriel aux Québécois, enfin décidé à affronter ce putain de problème. Ils ont mis des semaines à me répondre mais ont finalement transmis mes coordonnées à Lilas Blanc.

C’est en parlant pour la première fois avec elle il y a près de deux mois que j’ai compris qu’il fallait faire ce blog.

Voilà.

C’est parti.

Mais c’est parti masqué. C’est un fait, je veux bien monter sur scène mais de grâce, pas de projo dans les yeux ! Je ne suis pas devenu avocat, mais journaliste. Un métier de voyeur, pas de cabotin. Je ne me suis jamais senti vraiment capable de monter sur l’estrade. Par deux fois, j’ai dû témoigner en cours d’assises, j’en tremble encore.

Je peux enfin essayer d’exposer ma vie aux regards de ceux qui la lisent, mais de grâce, laissez ma plume avancer masqué. Il n’y a pas de malaise. Ce n’est qu’un usage du web et pour l‘heure, il me sied.

01.11.2005

12

Un jour, j’ai réalisé que j’étais un extra-terrestre.

Nous sommes tous passé par là. Par ce moment unique et terrible où l’on prend conscience de sa singularité. Car nous sommes singuliers nous les thalimodiens. Nous ne sommes pas différents, mais singuliers.

Nuance.

Un accidenté de la route en fauteuil roulant est différent. Un aveugle est différent. Un albinos est différent. J’ai croisé quelques albinos dans ma vie, des dizaines d’aveugles, des milliers d’handicapés en fauteuil… mais je n’ai vu qu’une seule autre thalidomidienne. Et je n’ai même pas osé lui adresser la parole.

J’ai parlé pour la première fois avec Lilas Blanc, une soeur victime en thalidomidie il y a dix jours. C’est d’ailleurs après cette conversation que j’ai commencé à écrire ce blog. Parce que je ne veux plus être seulement singulier, mais un petit peu pluriel aussi.

Nous sommes singuliers car nous sommes introuvables. Une drôle d’espèce de mutants vite apparue et déjà en voie d’extinction. Car par bonheur, nous ne reproduisons pas notre atrophie quand nous nous reproduisons.

Evidemment, on ne se rend pas immédiatement compte que nous sommes des ET. Le vilain petit canard noir s’imagine qu’il est un cygne. Mais, un jour, terrible, on comprend. Et la vie bascule.

J’avais douze ans quand cela s’est passé. Je regardais une photo de moi, en costume de communiant, impec dans ma veste et mon pantalon qui piquait. Je souriais à la vie, mais ce n’était pas mon air rayonnant et benêt qui attirait dans cette photo… non, l’œil était déporté vers la droite du cadre, il était aimanté par cette main en forme de croissant qui se voyait comme le nez au milieu de la figure.

La claque.

Jusqu’à cet incident déclencheur, j’avais oublié que j’avais une main déformée. Ou plutôt, j’avais oublié qu’elle se voyait. Je me souviens très bien d’un sentiment fréquent de mon enfance : tous les jours ou presque, je me rappelais subitement que je n’avais que deux doigts à la main gauche… Il fallait que j’aie un petit problème, genre lacer mes chaussures correctement, pour m’en rappeler. J’oubliais mon infirmité. J’étais nu et n’en avais point honte.

Pire, j’étais presque fier de ce signe distinctif. Je montrais ma main pour qu’on me reconnaisse. Je disais ce qu’on m’avait appris : « C’est de naissance ». Je ne savais pas encore que c’était un cadeau de la thalidomide. J’ai découvert l’existence de ce mot bien plus tard.

Au CM1, un grand noir s’était moqué de moi et de mes deux doigts dans la cour de récré. Je revois parfaitement l’image. Il était debout, les jambes un peu écartées, à me toiser d’un air supérieur en se foutant de ma gueule et de mes deux doigts. Je n’ai même pas réfléchi : je lui a envoyé un magistral coup de pied dans les couilles. Il s’est écroulé de douleur. L’instit m’a fait la morale. Mais j’étais fier. Fier de moi.

Une fierté qui s’est anéantie en regardant une simple photo. Saloperie d’adolescence dont je ne me suis jamais remis.

Depuis ce « jour de la photo », j’ai compris que je ne faisais pas parti du même monde que le reste de l’humanité. J’étais aussi décontenancé de Buzz l’éclair quand il réalise qu’il n’est qu’un jouet et pas un astronaute. La vie n’était pas telle que je l’avais imaginée. J’avais eu douze ans de répit. J’avais vécu dans un univers de dessin animé,, schtroumpf parmi les schtroumpfs. Fini tout ça. J’avais ouvert les yeux. Je voyais soudainement ce que voyait le regard des autres. Et cela m’a anéanti.