14.07.2006
Le nom dit
Mon nom n’est pas personne. Depuis neuf mois, j’évite et repousse ce moment. Mais pour ce dernier rendez-vous, je vous dois cette révélation. A vous qui me lisez, pas à ceux qui me fréquentent.
Les proches qui connaissent l’existence de ce blog se comptent sur les doigts d’une main en bon état de marche. Je ne suis décidément pas programmé pour le coming out. Les autres personnes qui m’entourent n’ont pas besoin de trifouiller mes névroses. Et je n’aimerais pas que les individus que je rencontre dans le cadre de mon boulot s’amusent à découvrir les 44 épisodes précédents de 1961 … ils sont assez nombreux à me lâcher avant une interview: « alors, comme ça vous avez écrit un roman ? » après avoir tapoté mon nom sur google.
Cependant, ils ne connaissent que mon pseudo. Pas mon vrai nom. Une consonne de changée et, hop !, j’échappe à ma mauvaise marque d'origine.
Car mon nom de naissance est comme une légende photo qui souligne ma blessure. Une légende plate et triste. Mon label pas beau est insipide à entendre mais ô combien douloureux à porter. J’ai hérité d’un patronyme éponyme de ce qui me constitue et me (dé)structure. Un mauvais gag d’un dieu pas drôle. Mon nom n’est pas personne. Mon nom est Le Bras.
Un nom qui a longtemps ajouté une estampille à ma honte. Des décennies durant j’ai voulu me débarrasser de ce jeu de mot consternant que l’état civil a imprimé sur mon corps. Le Bras, tu parles d’un cadeau !
Enfant, quelques gamins se foutais de mon blaze avec une certaine constance. Je me souviens encore d’un petit gros au crâne tondu, une version miniature de Francis Blanche tricheur aux billes, redoublant de naissance, frimeur de récré mais chef de bande, qui a lâché un jour : « Le Bras, il a que deux mains ». Il était content de sa blague. Et il l’a répété, tellement, c’était fendard. « Le Bras : il a que deux mains, ouafff » J’ai alors éclaté de rire à mon tour devant la connerie de la brute qui confondait les mains et les doigts. Heureux de n’avoir perdu que trois doigts et pas des pans de cerveau….
A l’époque, avant l’adolescence, je savais encore prendre ces épisodes à la rigolade. Puis je suis devenu susceptible, mal à l’aise dès que j‘entendais la moindre allusion fine du type « T’es à deux doigts de réussir », « Tu sais pas compter sur tes dix doigts ? » et autres vannes plus ou moins explicites sur les types qui sont pas des manchots.
J’étais devenu parano professionnel. Sans aucun sens de l’humour dès que l’allusion frôlait la fêlure. Un petit grand garçon coincé et mal à l’aise, ultra tolérant sur tout. Sauf sur ça.
Jusqu’à ce que ce blog me transforme progressivement. Parler de mon ratage originel avec d’autres membres de la fratrie des bébés inachevés, m’a permis de prendre un peu de recul. Je peux aujourd’hui à nouveau rire de ma main. Rire et souffrir bien sûr. Mais je prends tout ce qui est bon à prendre. Même mon nom. Ce que je voyais comme une mauvaise blague, j’en perçois aujourd’hui l’ironie. Ma mauvaise marque de fabrique m’a poussé à me faire un nom. Un autre nom. Oh, un petit nom of course. Mais en choisissant un métier qui autorise les membres de la corpo à signer caché, j’ai réussi à effacer en partie les effets désastreux de mon logo raté.
D’abord, j’ai changé ce sale article qui souligne comme un panneau indicateur le nom en forme de membre. « Le » est devenu « Ar », renouant ainsi avec ma bretonnante hérédité avant que le nom de mes ancêtres soit francisé. Je devenais ainsi homonyme d’un guitariste celtique… mais ce nom m’a porté la poisse. Je l’ai arboré deux fois dans une radio et un journal qui ont déposé le bilan. Jamais deux sans trois; donc...
En breton, Bras signifie « grand ». J’ai hésité. Pourquoi ne pas signer Le Grand ? Hum. En cachant le bras, je forcissais des chevilles....
Alors, plutôt qu’enfiler une prothèse sur ce nom, j’ai choisi de le camoufler. J’ai simplement changé une autre partie du Bras replaçant le « s » final par un « z » qui claque. Argument imparable : c’est ainsi qu’il se prononce entre Vannes et Sein.
Depuis une vingtaine d’année, c’est sous ce nom bretonnisé que je sévis. A défaut de réparer ma main, j’ai custumisé mon nom, controlant pour toujours mon appelation d'origine. J’ai vécu toute ma vie publique sous ce maquillage. Seul ce blog m’aura permis de me montrer sans fard...
Eric
10:10 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
du droit
Je ne suis pas de mon époque. Je suis allergique à ce siècle. Je râle, je peste, je bougonne, je me fais mal et je collectionne des victimes collatérales. Mais je ne sais pas m’adapter à la nouvelle donne.
J’ai pas connu les psychologues, les cellules d’aide, les masseurs de blues à l’âme, les avocats complices, les militants fraternels… Je suis HS, out, ailleurs. Déconnecté. Seul.
J’aimerais pourtant cocher la bonne case, récupérer la bonne pioche, sentir le vent, rejoindre une bande. Et bomber le torse. Et pointer le menton. Et darder le regard. Et…
Et merde.
Je reste hors des clous. Complètement dans les choux. La bouche pleine de cailloux.
J’ai cru un temps, l’espace de neuf instants, qu’il y avait, que nous étions, que nous serions…unis, nombreux, forts. Ensemble.
Prêts à réclamer, récupérer des millions pour réparer nos préjudices, exiger notre dû pour nos doigts. Que valent trois doigts en moins ? Et deux autres amochés ? Que pèsent nos vies mutilées ? Depuis la loi salique, des juristes compétents calculent le prix du démembrement.
Les victimes de la thalidomide en France auraient pu rafler une mise. Pas par appât du gain. Non. Qu’aurais-je fait d’un million d’euros ? Me serais-je acheté la panoplie de Dark Vador ? Ce qui me (nous ?) motivait était ailleurs. Il fallait trouver un coupable à un accident du destin. Toutes les victimes ont besoin de coupables.
Surtout moi. J’aime la vengeance. Parmi mes innombrables défauts, la rancune n’est pas la moindre. Mon roman est une histoire de vengeance. La revanche à prendre sur la vie, la mort et la loterie génétique est la base de mon carburant. Mais me voilà trébuchant, hoquetant, hips, glups, oups. Ainsi ce labo allemand n’est pas responsable de ce que je suis. Qui accuser alors ? Vers qui lever mon poing vengeur ou ma main pas au point ?
Vers personne. C’est la faute au destin, à pas de chance ou à ce Dieu qui n’existe pas. Savoir qui est coupable ou responsable, serait une cerise sur mon radeau. Je dérive sans pouvoir choisir mon cap puisque j’ignore où est ma source.
Je crois pourtant qu’on me doit… mes doigts. Oui, ON me doit. Quelqu’un, quelque chose quelque part me doit ce que je ne suis pas. Il me faut un bourreau à châtier. Même involontaire, même maladroit, même plein de bonnes intentions. M’en fous. Un bourreau con comme comme son échafaud est préférable à un nothing nowhere nobody. Capito ?
Je veux un dû. Pas un droit. Je comprends les handicapés qui réclament une aide, des subventions, des aménagements. Mais je n’en veux pas.
Un jour, on m’a accordé un (passe) droit. Pour le bac, un fonctionnaire quelconque m’a autorisé à bénéficier d’un tiers temps supplémentaire pour rendre une copie dans les temps. Car un autre jour un toubib avait décrété que j’étais un gaucher contrarié. Il me faut en effet bien avouer kekchose qui ne se voit pas sur cet écran : j’écris comme un cochon. Le gaucher contrarié que je suis se sert de sa droite d’une manière gauche. Ca gâche tout.
Mais ce défaut qui m’a peut-être fait rater bien des concours (c’est ce que disent des gens qui m’aiment bien) m’a en revanche propulsé bachelier à la surprise générale. Dommage. J’avais tellement été mal orienté vers un bac G que des profs compatissants avaient décrété que je redoublerais dans une terminale littéraire. Las ! j’ai raté cette opportunité de passer un an dans une classe à 95 % féminine en réussissant mon bac à la surprise générale.
Je garde donc un mauvais souvenir de ce coup de pouce pour ceux qui n’ont pas leur index. Je ne veux pas qu’on m’aide. Ni même qu’on me comprenne. Je veux seulement partager ce que je suis. Pour deux semaines encore. Avant la clôture de ce blog. Avant la fin.
10:00 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
09.07.2006
Prologue à l'épilogue
Je flageole un peu sur mes guiboles. Ce que Flo écrit sur ce blog et ce que d’autres, plus discrets, me confient par email devraient m’inciter à continuer. A raconter encore et toujours ce que je fus et ce que je fuis. En commençant cet exercice, je ne pensais pas toucher à ce point quelques frères et sœurs de corps et d’âmes. Et des dizaines d’autres inconnus qui s’attardent et reviennent.
Chaque semaine, vous êtes devenu une centaine à me retrouver. Vous êtes pour la plupart des lecteurs réguliers (à part une poignée d’égarés étourdis qui ont tapé « stiptease » sur google - j’avais comme eux omis le « r » pendant de nombreux mois dans la note « la détresse du stiptease » - et qui doivent être démoralisés par le contenu de ce site sans fesses).
Je n’ai jamais écrit pour aussi peu de personnes… et je n’ai jamais ressenti autant d’émotions à lire les réactions que je pouvais susciter. Pour ces émotions rares et inédites, merci. Pour les remarques, les encouragements et aussi les critiques, merci. Pour les progrès que j’ai pu accomplir grâce à votre présence, encore merci. Et au revoir.
Car, merci pour les rappels, mais je baisse les rideaux dans une semaine. Dans mon esprit, ce blog a toujours été programmée pour avoir une durée déterminée. La première note, un peu timide, fut mise en ligne le 25 octobre 2005. Une note rétrospectivement complètement à côté de la plaque.
Pendant des mois, prolongeant des années d’égarements, je me suis fourvoyé sur l’origine de mon bobo. J’ai cru ou plutôt voulu croire en dépit de quelques éclairs de lucidité que j’étais thalidomidien, un drôle de nom qui déplait à Pierre qui fait pourtant parti de ce pays et qui m’importait tant de revêtir alors que je ne l’étais pas. J’ai donc pendant des mois cherché ce qui pouvait bien me/nous différencier des autres estropiés de la planète. Comme si ce médoc avait pu influencer aussi une partie de notre personnalité.
Mais je crois aujourd’hui que ce qui nous réunit n’est pas l’origine de notre mal, mais ses conséquences, cette solitude engendrée par le sentiment d’unicité de notre apparence. J’ai donc voulu combler cette solitude d’une mini encyclopédie de ce que je ne sais plus nommer. De mes origines (cette année là), aux fantasmes sur mon futur (c'est déjà demain) en passant par les rapports avec les parents (gêne, gène & géniteurs) avec les toubibs (les blues blanches, avec les autres handicapés (le stade du miroir) et avec les valides (le regard des autres). J’ai aussi voulu parler de mon rapport avec l’écriture (les mots pour le dire) et avec mon corps (le corps du déni). J’ai même plus ou moins tenté de théoriser certaines aptitude intellectuelle des éclopés (l'horreur du vide).
Voilà. Je crois que j’ai fait le tour. Que rajouter ? Pas grand chose. Je pourrais raconter comment je fus réformé ou mon apprentissage du laçage de pompe. Mais bon.
Je pourrais aussi continuer à explorer certaines pistes incluses dans l’horreur du vide ou le comique. Mettre en valeur des héros incroyables comme ce roi du kung fu... dont la vidéo est trop lourde pour ce blog. Mais vous pouvez le voir ici
Mais bon.
Ecrire ce blog fut une joie et une souffrance. Le continuer serait une contrainte inutile. Je tournerai vite à vide.
Sauf si.
Sauf si je ne racontais plus ce que je fus et ce que je fuis… mais ce que je deviens et ce que je trouve. Mais cela est une autre histoire qui ne peut se concevoir sous la forme d’un blog… Je suis parti pour une autre recherche moins introspective et disons plus physiologique. Et j’ai pas franchement envie de raconter en direct les examens médicaux qui m’attendent.
A moins que ce je trouve m’incite à reprendre ma plume. Si c’est le cas (y a peu de chances quand même !), je tiendrais au courant ceux qui m’en feront la demande en me laissant leur email ici.
En me penchant sur mon passé et sur ma naissance, j’ai pu grandir avec vous. On m’a souvent reproché de me limiter à mon infirmité comme si ce que j’étais se résumait à ce qui me manquait. Ce n’est pas le cas bien sûr. Et cet automne, j’ouvrirai un nouveau blog sur quelques autres obsessions qui m’habitent.
En attendant, il me reste un dernier rendez-vous avec vous, un dernier murmure à transmettre avant un long silence. Presque mois neuf mois après sa naissance, 1961 s’achèvera le 15 juillet.
14:33 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.05.2006
Finir sans radoter
Un jour, j’ai 99 ans. Je regarde ma main gauche et je ne comprends pas. Je ne me souviens plus de ce qui m’est arrivé. Pourquoi ce croissant à la place d’une étoile ? Où sont passés les trois doigts manquants ? Qui a tordu les deux restants ? Je me demande s’il s’agit d’un accident. Je veux savoir. Qui suis-je pour être ainsi ? Alzheimer m’a presque tuer. Je revis chaque minute l’incrédulité sereine des 19 mois, oh, et le trauma des 39 mois, ouille.
Un jour, j’ai 39 mois. Un gamin de mon âge se fout de ma gueule. Aie.
Un jour, j’ai 19 mois. Je découvre que ma main gauche est différente de celle des autres. Ah bon.
Un jour, c’est aujourd’hui. Tant de signes gaspillés pour parler de ce qui me casse. Je me sens radoter. Me serviront-ils à comprendre ce que je suis dans 50 ans et des poussières ?
Mais que ceux qui passent se rassurent : y en aura pas tout le temps pour tout le monde. Bientôt s’achèvera ce blog unique.
Pourquoi unique ?
A cause de son nom, messieurs dames. 1961, cherchez bien, on ne fait pas mieux dans le genre. Pas une date ne respire une telle symétrie. Le 9 antipode le 6 comme un 69 à rebours encerclé d’unicité. Quelle ironie ! La rigoureuse symétrie consacrée à une vie totalement asymétrique… J’vous jure.
Pourquoi bientôt ?
Je m’étais promis que ce blog ne dépasserait pas neuf mois. Au delà, on boit la tasse dans sa soupe originelle. Pas vrai ?
Mais d’ici cette déflagration programmable, j’ai encore deux ou rois de choses à dire. Sans bégayer.
Alors que la force s’évapore, j’entrevois la fin de cette ascension.
Il me faudra avoir un peu de courage.
22:04 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.04.2006
Du courage
J’ai commencé à répondre au dernier commentaire de Flo… et puis ma réponse devenait interminable et je préfère aujourd’hui exposer plus longuement ma position sur le courage. Ai-je du courage à écrire comme vous en avez à me répondre ?
Je ne le crois pas. Ou plutôt je le crois peu. Pour avoir du courage, il faut surmonter une peur. Et j’ai eu rarement peur d’écrire. J’écris avec plus de rage que de courage Certes, j’ai craint de me mouiller lorsque j’ai mis en ligne ma première note il y a plus de six mois. Mais l’eau était à peine froide et la note presque impersonnelle. Ma deuxième note m’a coûté beaucoup plus. Pourtant à ce moment, j’ai ressenti plus de stress que de courage... Depuis, j’ai parfois la trouille de mettre en ligne certains textes. Je repousse jusqu’au dernier moment le click fatal. Las ! je ne suis pas encore parvenu à me censurer. J’ai toujours préféré les remords aux regrets.
Or, ce courage là, est plus proche de la témérité que de la bravoure.
Je me sens si peu courageux que je suis toujours surpris quand vous évoquez cette vertu. Ce n'est pas de la modestie mal placée. Je ne suis pas modeste pour deux ronds. C’est même ce qui me perdra, dit souvent ma femme. Je me la pète grave, j’adore qu’on m’admire, j’ai les chevilles qui enflent jusqu’à l’œdème à la moindre réussite, je suis maladivement vaniteux et avide de gloire. Ce qui me sauve - c’est toujours ma femme qui dit ça et elle a raison -, c’est d’avoir cette main qui m’a permis de développer un poil de sensibilité. Sinon je serais imbuvable et elle ne m’aurait pas gardé en stock depuis près de 20 ans.
Donc je ne suis pas modeste. J’ai trop d’ambition pour ça. Mais comme ma main m’empêche de trop m’exhiber, je souscris par défaut à la maxime de l’admirable Degas : « Je veux être illustre et inconnu ».
Avec ce blog, J’obéis à ce précepte qui m’a toujours guidé. Ecrire dans des journaux, parler dans des radios, agir sur le net… revient à m’exposer sans me montrer.
Je ne suis pas très courageux Flo. je fais simplement la seule chose que je sache faire à peu près correctement : écrire. Si j'étais courageux, je parlerais à visage découvert, sans pseudo. Or, je continue à me cacher. J'expose différemment ma dissimulation. Mais ce blog est après tout une habile continuation de ma névrose : comment montrer que je me cache à plus de monde !
Pour moi, le courage, c’est Claude qui raconte avec humour dans un commentaire de la « détresse du striptease » comment il expose ici.son infirmité au regard des autres dans un camp de naturistes.Le courage c’est Pierre qui endosse sa robe d’avocat et choisit ainsi un métier public qui s’exerce en public. Le courage, c’est Lilas qui a réussi à aborder ce mal qui nous ronge avec ses parents alors que je ne m’imagine même pas leur montrer ce blog.
Le courage serait peut-être de montrer ce que j’écris à ceux que je croise tous les jours. Genre un emailing à mon carnet d’adresse « Ohé, je ne suis pas celui que vous croyez, allez donc voir 1961 et vous m’en direz des nouvelles ». Mais la frontière entre le courage et l’inconscience est ténue. Je n’ai pas la vocation du coming out.
Le courage serait de vivre en assumant ce que je cache. Et là Flo, tu as raison. Je commence à avoir un peu plus de courage. Oh, ce n’est pas encore la totale délivrance, mais le blog me permet déjà de me donner un peu de courage dans la vie réelle. Je ne commande plus systématiquement des risottos dans les déjeuners. J’ose montrer, parfois, et même m’amuser intérieurement du regard en face. Mais cette tentative d’exposition ne déclanche toujours pas de questions. Après l’expo, il faudrait un commentaire...
La seule personne à qui j’ai parlé de tout ce bean's, face à face, reste mon pote Pierre. Et c’est bien parce que je lui avais montré d’abord le blog qu'il s'est autorisé à évoquer ma main et les représentations que j'en donne. Il a une lecture du blog riche et pertinente qui m’a permis de comprendre enfin ce que j’étais en train d’écrire ! Pierre aussi pense que j’ai du courage. Alors qu’il est capable d’en avoir bien plus que moi en d’autres circonstances.
Tous, nous utilisons les courages qui sont à notre portée. Ma ligne de conduite dans la vie, c’est la fuite. Et l’affrontement quand je ne sens pas les coups. Je ne suis pas courageux face aux conflits psychologiques, mais je me suis déjà retrouvé en situation de reportage pendant des émeutes, et là, mon courage (physique) frise l’inconscience. J’ai la trouille dans une bagnole, mais j’adore prendre l’avion, même quand ça secoue. Je pisse dans mon froc devant un chien qui montre ses crocs, mais je garde une certaine tendresse pour les serpents, les araignées m’indiffèrent et les scorpions me fascinent. Je me rebelle rarement face à un patron, mais je peux pondre des textes vitrioliques sur des personnes qui ont le pouvoir de me faire virer (ça m’a déjà coûté une place !). Le courage le plus facile pour moi était donc d’écrire. Et ce petit courage là me permet aujourd’hui d’avancer pas à pas dans ma vie. Comme il incite Flo, Claude ou Lilas à m’écrire à leur tour. Comme il en incitera d’autres à se lancer dans cet exercice. Le courage, s’il existe, a au moins cette qualité : il est contagieux.
08:45 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
14.04.2006
La question qui tue
Pourquoi moi ? C’est la question que j’aurai dû me poser depuis des lustres. Mon pote Pierre m’a demandé y a pas longtemps pourquoi je n’écrivais pas pour répondre à cette question. LA vraie question du pauv’ hère qui s’en prend plein la gueule et tend son poing rageur vers les cieux indifférents…
Pourquoi moi, bordel. Kesske j’ai fait à Dieu et à ses filiales, pour en en arriver là alors que je n’étais même pas parti dans la vie. Pourquoi, screugnegneu, j’ai morflé au démarrage avant d’avoir commis le moindre péché. Puni avant d’être coupable. De quoi vous dégoûter de l’espoir.
Quoique.
En partant bien bas, on ne peut que remonter. Mais le Pourkouamoua, cette maladie insidieuse de la victime auto-complaisante, n’a pas d’anticorps en stock. Que non ! La pourkouamoualite frappe les neurones par traîtrise. Elle incite à la révolte vaine comme à la flagellation contrite.
Pourkouamoua ? Parce que j’ai péché en avalant un médicament alors que j’étais enceinte suggèrent les mères de thalidomidiens du documentaire «Thalidomide, les parents trahis » diffusé sur Arte en janvier.
Pourkouamoua ? Parce que vos ancêtres ont trop picolé, affirment les toubibs à Denise Legrix « née comme ça » sans jambe ni bras.
Pourkouamoua ? Et pourquoi pas moi ! relativise la mère (fictive) d’une enfant handicapée dans une pièce racontée par Paul Marcoux dans son livre « le regard des autres ».
Mais et moi, je réponds quoi à Pourkouamoua me demande Pierre. Hein ? Il ne veut pas entendre d'explications importées le Pierrot. Il veut du brut sorti de la tete à toto. Telke.
Saufke.
Je ne réponds rien. Cette question m’engourdit. Je ne peux pas concevoir d’avoir tiré un mauvais numéro dans la roulette de la vie. Merde alors, une chance sur cent mille et je tombe ! L’explication est inconcevable. Inadmissible. Revenez plus tard et trouvez un meilleur alibi.
Si je ne suis pas taxé pour les fautes de mes ancêtres, suis-je condamné à payer cash et en avance mes futures saloperies ?
Ben non. Je ne suis pas sensible à la théorie de l’attaque préventive. Ni à la culpabilité érigée en dogme explicatif de toutes nos névroses.
Pourkouamoua ? Parsske.
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05.02.2006
La réclusion
Le blogueur est souvent un drôle de type, un solitaire qui regarde son audimat et ses commentaires avec angoisse, voire avec la frénésie d’un TOC. Quelle est mon audience ? Qui m’a écrit ? Comment faire pour relancer mon blog ? Autant de questions existentielles qui remplissent la vie apparemment pathétique du journaliste de soi-même. Drôle d’exercice autocentré digne d’une époque où on veut tous devenir star au moins un quart d’heure par vie comme disait l’autre peroxydé.
J’imagine que je n’échappe pas à la règle, même si j’ai choisi un domaine pas très commercial dans la blogosphère : le rejeton mal fini, sa vie, son œuvre. Moi aussi j’ai la petite warhol comme les autres, mais je n’ai pas du tout envie d’être une blogostar avec ce blog sur mon bogue.
En fait, je vis tellement dans la course à l’audience dans ma vie professionnelle que je néglige cet audimat plus intime. Carrément confidentiel d’ailleurs. Mais je m’en fous un peu d’avoir cinq ou quinze visiteurs uniques par jour. Au final, une soixantaine de visiteurs uniques par semaine se promènent en 1961. En avoir dix fois plus serait étonnant. Qui peut s’intéresser à ce que j’écris à part ceux qui vivent la même chose ?
Les touristes sont rares et s’attardent rarement plus d’une page, c’est pas la joie un blog sans image et sans couleurs. D’autres en revanche flanent et reviennent régulièrement. Attention, hein !, Je ne vous flique pas. Mais comme tout blogueur, je sais combien de personnes passent chaque jour et combien de pages elles lisent. Je sais donc que chaque nouveau message est lu par des dizaines d’inconnus.
Seule une petite poignée a laissé des messages. Lilas, Patricia et Pierre sont les seuls récidivistes réguliers. Pourquoi ?
Pourquoi les autres victimes ou non de thalidomide et pourtant visiteurs réguliers se taisent-ils ? Je sais que quelques uns, touchés par 1961 ne parviennent pas à s’exprimer. Lilas aussi au début hésitait à prendre la parole. Quand on a passé sa vie à se taire et à enfouir sa souffrance dans sa poche, on hésite à tracer ses cris sur une machine.
J’imaginais pourtant naïvement que d’autres blogs naîtraient à la suite du mien et qu’une communauté se créerait, même pour un temps. Je n’ai pas l’âme très associative ni le tempérament excessivement procédurier. Tour ce que je sais faire, c’est tapoter sur un clavier et sans rechercher l’audimat, j’espérais la multiplication des vocations. Mais tout le monde n’a pas l’âme blogueuse et je conçois, en relisant parfois certains passages isolés dans google, que peu de personnes aient envie de s’exposer comme je le fais, même sous un masque.
Seulement voilà. Dans « le regard des autres », Paul Marcoux raconte qu’il a rencontré quelques familles recluses, protégeant l’enfant infirme du monde extérieur – et se protégeant aussi. Des victimes de la thalidomidse ou d’autres dysmélies survivent en France ou en francophonie sans jamais avoir réellement craché ce qu’ils cachaient. Les parents ont vieilli, les enfants ont grandi… et le silence persiste. Malgré le web.
Grâce à Internet, des isolés sont pourtant entrés en contact avec les Canadiens de www.thalidomide.ca/fr
Par cet intermédiaire, ils ont pu trouver Lilas, Patricia et Pascale qui leur ont donné l’adresse de1961. Mais la réclusion persiste. Comme s’ils s’étaient condamnés à perpette. Un vœux de chartreux.
Mais moi je commence à avoir peur d’être victime d’une extinction de voix.
Ohé ! Y a quelqu’un ?
23:05 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
02.01.2006
l'omerta
Voilà, ça s’est passé, il y a deux mois.
- Qu’est ce que tu fais ?
- Je fais des recherches sur un médicament, la thalidomine
- ????
- C’est le médicament qui a transformé ma main.
-
Elle me regarde d’un air navré.
- A 44 ans !
- Heu.
Puis elle ferme la porte en soupirant ostensiblement. C’est normal, c’est une ado. Sil y a bien une chose que les ados sont incapables de comprendre, c’est que leurs parents fassent une crise d’adolescence !
Mais moi-même, j’aimerais bien savoir quelle mouche me pique à l’âge de la soi disante maturité pour affronter un problème que j’aurais dû résoudre il y a 20 ans, au moins. Non ?
Si. Qu’est ce que j’ai fait pendant toutes ces années à vivre comme si de rien n’était ? On se le demande !
J’ai fait semblant. C’est un vrai boulot de faire semblant. Une seconde nature. J’ai mangé beaucoup de steak tartare et de risottos car on les déguste sans couteau. J’ai privilégié le sauté de veau à l’entrecôte parce qu’on peut le couper sans s’échiner, d’un geste furtif. Hop ! Ni vu, ni connu, l’éclopé. J’ai toujours préféré me cacher derrière un pot de fleur ou une bouteille. J’ai porté des pantalons larges pour profiter des poches. J’ai rencontré des milliers de personnes à qui je n’ai jamais rien dit et qui n’en ont jamais rien su. Je suis passé maître dans l’art du camouflage. Combien de fois ai-je entendu des connaissances que j’avais rencontré des dizaines de fois me demander subitement d’un air effaré « Mais qu’est-ce qui t’es arrivée à la main ? », simplement parce qu’ils venaient de la regarder pour la première fois depuis des années !
Mon métier me fait rencontrer des centaines de visages inconnus chaque an. Des gens à qui je parle, que j’interviewe ou qui me sollicitent parfois des heures, bref de vrais rapports pro de visu. Mais pas tout nu. Je cache, dans la mesure du possible, à des centaines de nouvelles personnes chaque année cette infirmité. Pourquoi ? Car je sais que si je cesse la partie de cache-cache, je deviens d’abord cette main, qu’elle occulte tout ce que je dis, tout ce que je suis. C’est en tout cas ce que je sens.
C’est idiot. C’est même complètement con. Mais je n’ai pas la force de m’abstraire de la lourdeur d’un regard appuyé sur mon flanc gauche.
Bien sûr, tous les gens avec lesquels je travaille quotidiennement sont au courant… et n’en disent rien. Ca fait partie du deal Quand on travaille avec moi, on n’en parle pas. Non pas que cela me gêne d’expliquer comment j’en suis arrivé là. Je l’ai fait avec, disons, une demi-douzaine de personnes. Non, ce qui me tétanise, c’est d’envisager de devoir m’expliquer devant plusieurs paires d’yeux. Je ne gère pas la multiplicité des curiosités, l’encerclement des regards qui sont autant de dards.
Donc, je me tais et c’est contagieux.
Ma fille qui se moque aujourd’hui de ma crise d’adolescence l’a très bien compris très tôt. Un jour, nous marchions dans la rue avec son petit frère qui me demandait pourquoi j’avais une main comme ça. Elle a tout de suite répondu à ma place en lui demandant ensuite de ne plus poser de questions. Comme si elle cherchait à me soulager en lui apprenant cette règle implicite qui consiste à respecter ma loi du silence.
Pas de quoi être fier, hein ? Entraîner mes enfants dans ma névrose… Depuis l’ouverture de ce blog, j’ai commencé à leur parler, à leur expliquer, à leur raconter le procès de Liège. Ma fille ne s’étonne plus de me voir aborder ce problème à mon âge. Le premier cercle de l’omerta se fissure. Enfin.
07:50 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
13.11.2005
18
Un jour, j’ai décidé de parler. Mais comme je n’y arrivais pas, j’ai écrit.
Ado, je ne parlais à personne de cette main. Je ne me contentais pas de la cacher : je la taisais.
Silence avec mes parents. Silence avec mes copains. Silence même avec les filles. Je ne me souviens pas d’un seul échange verbal sur ma main pendant mon adolescence. Il y avait comme un modus vivendi avec tout mon entourage, une omerta qui s’est maintenue toute ma vie : ce je cachais ne se disait point. Point.
Donc, j’ai écrit. J’ai toujours écrit. Pas de journal intime mais des nouvelles, des poésies et mêmes quelques récits. Et, à 18 ans, un roman. Un vrai avec un début, une fin et une histoire inventée autour d’un un personnage réel : moi. Traduisez un héros avec des tas de névroses qui se dépatouillait dans une histoire d’amour cucul la praline. Un héros avec deux doigts.
J’ai oublié le titre de cette fiction que j’ai perdu depuis. J’ai même oublié l’essentiel de l’intrigue. Je me rappelle seulement de quelques passages et d’une réplique que j’ai d’ailleurs réutilisé des années plus tard quand j’ai publié un premier roman : « La mort, c’est le dépucelage de la vie » ». C’est dire comme j’étais gai.
Pourtant, en écrivant pour la première fois sur ma blessure, j’espérais déclancher quelques retours en faisant lire la chose. Je pensais collecter des commentaires, des gloses pointues sur ma mutilation enfin décrite. Mieux, je m’imaginais publié, fêté, acclamé, invité, interviewé, disséqué. Je serais devenu l’auteur à deux doigts. Mais d’abord un auteur, pas vrai ? Donc on aurait d’abord lu avant de l’avoir vue…
Zéro sur toute la ligne. Les éditeurs m’ont renvoyé dans les cordes avec un mailing bateau et les proches n’ont pas relevé la tentative détournée de briser l’omerta que j’avais construite. Le manuscrit n’a servi à rien ou presque. Juste m’entraîner à scribouiller. Pour du beurre. J’ai gravé mes cris sur une feuille de brume.
Pourtant, ce premier passage à l’acte m’avait quand même fait avancer. Il était contemporain de la mise au placard de ma prothèse. Je pouvais affronter la thalidomide avec un stylo, à défaut d’utiliser ma langue. Dommage qu’il m’ait fallu attendre 26 ans pour m’en souvenir à nouveau.
Avec une différence de taille. Je ne me cache plus derrière la fiction dans ce blog. Et je me surprends à nouveau. Dans écrire, il y a cri et il y a rire. Je ris de me voir écrire. Mais mon cri n’est pas audible par tous. Mes plus proches n’ont pas encore accès à ce blog. Après avoir vécu caché, je continue à avancer masqué..
Je comprends Lilas blanc qui préfère ne pas raconter par écrit. Coucher sur l’écran les mots qui font mal ne me ressemble pas. Le journal extime flirte avec l’exhibitionnisme. Il y a un côté obscène à raconter ce qu’on ne montre pas. Il serait certes plus sain de montrer d’abord, de raconter ensuite.
Mais ne je suis pas un sain
04:45 Publié dans les mots pour le dire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

